Après avoir été posté sur les réseaux sociaux mercredi, l’épouvantable cliché a rapidement été qualifié de « photo de la honte ».

Qui est l’enfant sur cette photo ? Il s’appellait Aylan Shenu (d’abord appelé Aylan Kurdi par les médias, avant que son véritable nom ne soit découvert). Il est syrien, et est âgé de quatre ans. Son corps a été retrouvé mercredi matin, sur l’une des plages de la station balnéaire très populaire de Bodrum, en Turquie. La veille au soir, il avait embarqué avec son frère Ghalib, 5 ans, sa mère, Rihanna, 27 ans, et son père, Abdullah, dans un canot pour rejoindre l’Europe par l’île grecque de Kos, l’un des plus courts passages maritimes entre la Turquie et l’Europe.

Très vite après leur départ, la mer s’est déchaînée. Le passeur turc a abandonné l’embarcation, un pneumatique de cinq mètres, qui a chaviré, une heure seulement après leur départ, emportant avec elle une douzaine de passagers.

Après avoir vu sa famille emportée par les vagues, Abdullah, le père, seul survivant de la famille, est resté trois heures dans l’eau avant d’être secouru par les garde-côtes grecs. D’après la journaliste Jenan Moussa, il avait emprunté de l’argent et payé 4000 euros pour que sa famille puisse monter sur le canot.

L’enterrement des deux enfants et de leur mère est attendu à Kobané dans les 48 heures à venir. Abdullah a confié à un journaliste de la BBC : « je veux juste revoir mes enfants une dernière fois, et rester avec eux pour toujours ».

La famille, des Kurdes de Kobané, avait pris la fuite après les massacres commis par l’Etat islamique. Abdullah était coiffeur à Damas, mais sa famille et lui ont dû quitter la ville lorsque la guerre civile syrienne a éclaté. « Ils ont quitté Damas en 2012 pour Alep, et lorsque des combats s’y sont déclarés, ils sont partis à Kobané », explique Mustefa Ebdi, un journaliste de Kobané contacté par l’AFP. A l’automne 2014, la famille s’est rendue en Turquie mais Abdullah n’est pas parvenu à gagner sa vie là-bas. En janvier 2015, lorsque le siège de Kobané a pris fin, ils y sont retournés, avant de devoir à nouveau fuir lorsque Daech a lancé une nouvelle offensive en juin. Cela faisait un mois qu’ils étaient en Turquie. Ils rêvaient d’un futur au Canada, et ce n’était pas leur première tentative d’aller en Grèce.

« J’ai appris la nouvelle à 5h du matin », dit Teema Kurdi, la sœur d’Abdullah, au National Post, depuis Vancouver, où elle vit. Teema est coiffeuse et a émigré au Canada il y a plus de vingt ans. Elle a également précisé que la famille espérait rejoindre le Canada, après la traversée de l’Europe, pour y vivre auprès d’elle. Mais, plus tôt dans l’année, la famille avait vu sa demande d’asile rejetée par les autorités canadiennes.

Abdullah, sa femme et leurs deux enfants auraient pourtant pu bénéficier d’un d’asile financée de façon privée, grâce au système du « Group of Five ». Un Group of five (G5) est un groupe d’au moins cinq Canadiens – ou résidents permanents – qui s’engagent à financer un réfugié résidant à l’étranger, afin de le faire venir au Canada. Teema raconte : « J’essayais de réunir les fonds, et j’avais des amis et des voisins qui m’ont aidée à faire des dépôts à la banque, mais nous ne sommes pas parvenus à les faire sortir, et c’est pour cela qu’ils sont montés sur ce bateau. Je payais un loyer pour eux en Turquie, mais la façon dont ils traitent les Syriens, là-bas, est horrible. »

Mais seul un demandeur d’asile qui a déjà été reconnu en tant que réfugié par les Nations unies ou par un Etat étranger peut être accepté. Le Ministère de la citoyenneté et de l’immigration canadien a rejeté la demande de la famille Shenu en juin parce qu’ils avaient déjà quitté la Syrie et avaient fait leur demande depuis la Turquie. Le ministre de l’immigration canadien n’a pas encore fait de commentaire à ce sujet. Le gouvernement turc avait, quant à lui, refusé de leur accorder un visa de sortie.

Pendant ce temps, l’Europe, impassible, se renferme.