Tout assassinés qu’ils furent, les morts de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher représentent pour les nouveaux vertueurs, éternels « oui mais », communautaristes, intégristes islamiques, islamo-marxistes, islamo-fascistes, des coupables sans appel. Coupables les premiers, Charb, Wolinski, Cabu, Tignous, pour avoir caricaturé le prophète Mahomet, et donc « insulté les croyants, diffamé la religion ». Coupables les seconds, tout bonnement pour être juifs. Cela ne justifiait certes pas la mort, admettent en chœur nos bons censeurs, par respect des convenances et crainte des tribunaux. Mais, ajoutent-ils d’emblée, les premiers l’avaient bien cherché, et «  mis de l’huile sur le feu » (quid des incendiaires eux-mêmes ? Pas un mot.) Et les seconds ne sont-ils pas solidaires de leurs frères israéliens occupant la terre de Palestine ? Et puis, seraient-ils condamnables, les meurtriers du 7 janvier ne sont-ils pas les enfants perdus d’une société qui les ostracisait en tant que jeunes issus de l’immigration ? Quant à prendre en compte la religion pour comprendre leur engagement et se reporter au texte coranique – dont ils s’autorisaient comme vengeurs du Prophète –, c’est là pur amalgame et signe d’islamophobie (à cette aune, l’Inquisition n’aurait rien à voir avec le catholicisme, ni Marx avec le Goulag…)
Islamophobie, le (gros) mot est lâché. Son emploi à coups de marteau par une mouvance hétéroclite de Frères musulmans, de salafistes français mais aussi de nombreux musulmans modérés et une certaine ultragauche reniant le progressisme au nom de l’antiracisme et de la défense des humiliés, vise à empêcher par l’intimidation toute réflexion critique sur la religion et les dérives qui s’en réclament. C’est ce qui, en mémoire de ses amis de Charlie Hebdo salis post mortem par Tarik Ramadan et la canaille communautariste ethnicisée (les Invisibles, les Indigènes de la République, et tutti quanti), a fait bondir Caroline Fourest, essayiste voltairienne de haut vol, hier contre le Front national, aujourd’hui en guerre dans son Eloge du blasphème contre la cléricature new look des hypocrites, des nouveaux bigots et des tenants du fanatisme. Qui, sous couvert de lutte contre l’islamophobie assimilée d’emblée au racisme antimusulman, s’attaquent à l’un des principes fondateurs de la République : la laïcité et son principe amont, la liberté de penser et de dire. Pour les fils de Voltaire et de Mai 68 que nous sommes plus que jamais, la liberté de penser et de dire implique la liberté de déconstruire les religions comme le reste, de désacraliser leurs mystères et leurs dogmes, de mettre à nu l’intolérance, de brocarder et blasphémer leurs idoles, leurs prophètes et leurs Dieux, si nous les tenons pour factices, inventions pures, ou pour de dangereux symboles. Tant les Dieux ont eu soif du sang des hommes depuis deux millénaires, ponctués de croisades, de guerres saintes, de guerres de religions sans merci, avec tout un cortège d’ostracismes, de persécutions et d’élimination des « hérétiques ». Les religions excluent (elles ne sont pas les seules…), leurs thuriféraires absolutistes tuent. Aujourd’hui comme hier. Les « Fous de Dieu » terrorisent en Syrie et en Irak leurs propres coreligionnaires, les Chiites, les chrétiens, les Yézidis, et fanatisent des centaines de jeunes Français. Au nom de l’islam. Mais peu importe à nos vertueurs : haro sur les « islamophobes », Charlie Hebdo et ses pauvres martyrs !
Le blasphème n’en est un que pour ceux qui tiennent les idéologies religieuses pour des révélations transcendantes et sacrées. Les « Droits de Dieu » n’existent que pour ceux qui y croient. Dans une démocratie laïque comme la nôtre, ne sont en rien tenus à révérence athées, agnostiques, libres-penseurs, anticléricaux de conviction et autres, qui, pour beaucoup, voient dans les religions des phénomènes sociaux, voire une névrose collective (Freud) ou carrément des systèmes d’oppression. N’ont pas à se plier à une déférence obligée ceux qui tiennent les systèmes religieux pour des constructions imaginaires, aussi éblouissantes soient-elles, ou des fables d’un autre temps, voire des obscurantismes toujours actifs, à tout le moins des théocraties inventées par les hommes, et pleinement redevables à ce titre d’une analyse critique sur le plan philosophique et historique, d’une libre opposition sur le plan politique, et, sur le plan humain, d’une irrévérence de plein droit.
Au regard de la liberté de l’esprit et des croyances individuelles comme de la loi, il est parfaitement indifférent d’être islamophile (préférer l’islam des Lumières…), islamophobe, judéophile, judéophobe, christophile, christophobe, clérical ou anticlérical. Il est, en revanche, totalement attentatoire au genre humain et à l’universalisme d’être antimusulman, antisémite, christianicide ou homophobe (tant ce n’est plus s’opposer à des hommes pour ce qu’ils pensent, mais les nier pour ce qu’ils sont). Les censeurs intégristes hurlant à l’islamophobie pratiquent à fond l’amalgame entre ces deux registres, entendent imposer qu’être opposé à l’islam comme religion, c’est, peu ou prou, être raciste (quid des Arabes athées, de plus en plus nombreux, à l’instar, entre mille, du poète Adonis, qui appelle à la rupture avec l’islam institutionnel ?) Comble de l’escroquerie intellectuelle et historique, les mêmes intégristes entendent voir mis sur le même plan l’antisémitisme qui tue des hommes, et l’islamophobie qui est l’opposition à une religion (sans exclusive à l’égard des autres…). Ce qui donne : Charlie caricature le Prophète ? Dieudonné, en regard, doit avoir licence de hurler Heil Israël en public et de charger les Juifs de mille maux (à commencer, l’imbécile, par la traite des Noirs !) Faut-il le répéter à ceux qui excipent de ce parallèle biaisé : caricaturer Mahomet, pour fustiger le fanatisme n’est pas appeler à la ratonnade. Fustiger les Juifs pour les avilir, c’est raviver la flamme pogromiste. Le droit au blasphème n’est pas l’incitation à la haine.
On en est là. Et Caroline Fourest de ferrailler contre les trouillards et défaitistes de tous poils (caricaturistes compris), qui, invoquant le principe de responsabilité, cèdent à l’intimidation aux cris de « Je ne suis pas Charlie », contre les medias anglo-saxons qui ont censuré les Unes de Charlie par « refus d’offenser », contre les rappeurs d’hier dénonçant les discriminations, lanceurs aujourd’hui de fatwas, contre l’extrême-gauche, jadis farouchement laïque, flirtant désormais avec l’opium du peuple version islamiste, alors que des centaines de jeunes Français musulmans rallient les Barbares en Syrie et en Irak. Les coupables ne sont jamais les incendiaires des âmes, les fanatiques et les intégristes, mais toujours et d’abord les « islamophobes ».
Ne pas se laisser intimider. Le combat pour la laïcité passe aussi par le droit au blasphème. Reculer sur ce point décisif, c’est faire face demain à de nouvelles exigences pour de nouveaux tabous, de nouvelles intimidations, de nouvelles limitations – au nom, bien entendu, du « respect des religions » –, contre la liberté de penser, de croire ou ne pas croire.
L’intolérance des religions ne passera pas !

Caroline Fourest, Éloge du blasphème, Grasset, 29 avril 2015, 198 pages

3 Commentaires

  1. Interessant mais c’est Le genre de texte qui ne peut faire avancer les choses…

    On reste ici en surface dans l’energie de la haine et du combat, sans chercher le moins du monde a tenter de comprendre les motivations psychologiques sous jacentes qui n’ont rien a voir avec le fait religieux…

    Ces actes certes ne sont pas excusables, mais les traiter comme des actes de guerre contre la laïcité revient a leur donner une legitimité qu’ils me méritent pas… Tout cela permet a la société bien pensante de ne pas avoir a se poser les vraies questions….

    Yves

  2. « Le combat pour la laicité passe par le droit au blasphème. » C’est une conception assez offensive de la laicité largement partagée il est vrai en France aujourd’hui.Ca risque de ne pas détendre l’atmosphere…
    Il reste qu’on peut se demander quel est l’intérêt pour un athée de blasphémer. Logiquement le blasphême devrait le laisser indifférent.Pourquoi insulter quelque chose qui n’existe pas?
    Par ailleurs sous couvert de blasphême ou d’antireligion il est arrivé à Charlie Hebdo de se moquer de personnes qui se faisaient assassiner .Je pense à la une sur les moines de Tibherrine il y a déjà quelques années et plus recemment à la une ciblant les frères musulmans « le Coran c’est de la merde c’est pas à l’épreuve des balles  » ,lesquels frères musulmans (sans doute des abrutis obscurantistes mais c’est un autre débat )se faisaient fusiller par centaines par l’armée égyptienne alors qu’ils n’avaient pas de sang sur les mains.
    Personnellement ces deux une ne m’avaient pas du tout fait rire .

    • L’interêt pour un athée de blasphémer , c’est de mettre en cause ce qui n’est rien d’autre que des idées, idées qu’il trouve absurdes, voire ridicules. Il faudrait donc pour vous qu’il taise son opinion, bref qu’il s’autocensure, par respect je suppose pour celui qui y adhère et c’est bien là que commence la censure. L’histoire montre où cela peut conduire. Je n’ai aucun respect à avoir pour une croyance quelle qu’elle soit, politique ou religieuse, c’est du même ordre, mais je respecte la personne du croyant, ce n’est pas du tout la même chose S’il se sent offensé, c’est qu’il n’admet pas au fond qu’on puisse penser différemment , il est donc intolérant C’est cela qu’on devrait tâcher de faire comprendre dans une société vraiment libre