On dit souvent  « la vieillesse est un naufrage » comme une maxime lapidaire et puis plus rien. On passe à autre chose. Or la vieillesse, même lorsqu’elle est inconsciente, regorge de trésors. Trésors d’observation, de patience, de survivance, de silence, d’aigreur aussi, de violence et de désirs. L’avenir qui dure (trop longtemps) ou bien la mort imminente : voilà ce que raconte Régis Jauffret dans Bravo, un recueil de nouvelles portant sur le thème de la vieillesse. Un livre jubilatoire puisque souvent cruel, une prose précise, des phrases affutées comme le fil d’un rasoir. Jauffret sait mieux que personne exposer la vérité. Donc il dérange. Donc il fait de grands livres. C’est finalement si simple la littérature…
Seize nouvelles, seize textes pour plonger au fond de l’existence de sexagénaires bien portants ou d’octogénaires à l’article de la mort, tous à classer dans cette catégorie dont le nom sonne forcément comme un jugement : les vieux. Au choix : papys, viocs ou survivants. Inéluctablement, puisque l’auteur consacre tout un livre à la vieillesse, il parle forcément de la mort qui se cache grossièrement derrière le rideau, une allégorie de la mort jamais discrète, toujours en arrière-plan, puisqu’il arrive un âge où la faucheuse ne prend même plus la peine de cacher ses macabres intentions.
Les vieux que décrit Jauffret ne sont pas abattus en plein vol, ils ont déjà subsisté longtemps. On les écoute se raconter mais ils ne nous apitoient que rarement. Ils ont, comme on le dit familièrement, « bien vécu ». Souvent leur temps est venu, alors la mort arrive comme un soulagement. Pour certains autres, ils s’accrochent. Détestant qu’on les appelle, même tendrement, « mon vieux », ils sculptent frénétiquement leur corps. C’est le cas dans la nouvelle intitulée Une bonne espérance de vie. Le narrateur n’y est âgé que de cinquante-cinq ans. Il n’est même pas un senior mais il vit avec une étudiante. Elle le trouve flasque. Il déteste les imperfections de son corps moins souple, moins frais, moins ferme que par le passé. On lit :
« Un soupçon de ventre. Je me levais chaque jour à six heures et demie pour pouvoir aller nager une heure entière à la piscine du quartier. Je passais le samedi après-midi à la salle de musculation. Je ne vous parle pas des séries de pompes au bureau dès que j’avais cinq minutes de répit entre deux rendez-vous.
A ton âge, même musclé, le corps est mou.
Touche, ils sont durs mes biceps.
— Quand tu ne les contractes pas, ils sont flasques comme de la gelée. D’ailleurs, dans l’ensemble, tu es grassouillet. »
Les autres personnages sont déjà épuisés, las d’avoir vécu tant d’années. Dans Ici, une nouvelle de seize pages seulement, le rythme est lent, à dessein. Trop heureux de pouvoir se raconter, le vieillard s’appesantit. Il n’accélère jamais le fil du récit. Il s’apitoie mais l’on s’en fout. La chute vient quelque peu secouer le tout. Dans Cinq fois vingt-cinq ans, la narratrice a largement dépassé le centenaire. Mais bizarrement, le texte file. La protagoniste parait ultra-moderne, son récit s’envole vers des ailleurs surréalistes d’une poésie folle. Paradis artificiels ? Sûrement pas. Influence des médicaments ingérés par poignées ? C’est beaucoup plus probable… Globalement, même lorsqu’ils sont aigris, violents et détestables, les vieillards de Jauffret sont des héros. Ils ont traversé la guerre, le poids des conventions, ont fait la révolution, enfanté, se sont reproduits. Ils ont vécu, la vie a été cruelle avec eux mais ils ont tenu le coup, sans se brûler totalement, en se consumant simplement. Alors le titre du recueil prend tout son sens : Bravo. Un bravo que l’on aurait pu agrémenter d’un point d’exclamation comme pour signifier : « Bravo d’en être arrivé là ! ».
Puisque l’on vit aujourd’hui plus vieux grâce aux progrès constants de la médecine, nos personnes âgées accumulent logiquement plus de souvenirs. Il suffit de les écouter. Comme lorsqu’il racontait Josef Fritzl ou Dominique Strauss-Kahn, Régis Jauffret a dû beaucoup lire et observer. Sa littérature est une nouvelle fois imbibée de réel. Elle n’esquive pas les sujets complexes, le viol, le handicap, la pédophilie (à ce titre, la nouvelle intitulée Quand les pédophiles se pavanaient promet de faire parler…). Bravo est acide et féroce, rarement tendre avec les humains à bout de course. Et pourtant, pour une fois en littérature, on les entend. Ils nous parlent. Pas sur la longueur mais dans la brièveté. Le résultat impressionne. Plus que jamais, c’est en racontant les anciens que Régis Jauffret s’impose en maître de la nouvelle.

Régis Jauffret, Bravo, Éditions du Seuil, 5 mars 2015, 288 pages