A l’initiative de la BnF, de La Règle du jeu et de deux jeunes philosophes, Joseph Cohen et Raphaël Zagury-Orly, grand colloque, la semaine dernière, sur « Heidegger et les juifs ».
Plane sur les débats la parution de ces fameux « Cahiers noirs », sorte de « journal intellectuel » conçu par le maître lui-même comme devant couronner, le moment venu, la publication de ses œuvres complètes – et qui se trouvent être le seul texte de lui où le mot et le nom juifs soient explicitement prononcés et où son antisémitisme s’exprime, soudain, à visage découvert.
La chose, pourtant, est-elle si surprenante ?
Et la publication de ces « Cahiers », noirs par leur contenu autant que par la moleskine de leur couverture, est-elle l’événement que l’on a dit ?
On connaissait déjà la phrase de l’« Introduction à la métaphysique » sur la « grandeur interne » et la « vérité » du national-socialisme.
On connaissait le passage sur l’ennemi « le plus dangereux », celui qui s’est « enté sur la racine la plus intérieure du peuple » et qui n’est justiciable que d’une « extermination totale ».
Nous avions tous lu, dans la quatrième conférence de Brême, les considérations sur la « chambre à gaz » renvoyée, « quant à son essence », à l’« industrie alimentaire motorisée » (ce qui pouvait, à l’extrême limite, passer pour la prise en compte de la dimension monstrueusement industrielle de la destruction des juifs) mais assimilée aussi (et l’on était là, en revanche, en plein négationnisme) à la mise à genoux, par « la famine », de l’Allemagne vaincue ou à la fabrication de « bombes à hydrogène ».
Et l’on savait enfin que, sans même aller fouiller dans les bassesses du recteur Heidegger terminant ses discours par un tonitruant « Heil Hitler ! », sans faire un sort particulier à telle saloperie à l’endroit des collègues juifs (Husserl, Baumgarten…) ou à telle amitié privée (avec Eugen Fischer, patron du bon docteur Mengele), il y a toute la veine de l’œuvre (celle, en gros, qui fait de l’« Allemand » un « nouveau Grec », témoin d’un nouveau « peuple métaphysique » chargé, comme le premier, de « l’Etre » et de sa « Garde ») qui a nourri le national-socialisme et s’en est nourrie.
La vraie question, en réalité, n’était pas de rappeler, pour la énième fois, que ce grand philosophe fut aussi un vrai nazi.
Mais elle était de savoir ce que l’on peut et doit faire, aujourd’hui, de ce paradoxe vivant, de cet oxymore terrifiant, de ce personnage dont on ne peut même pas dire, comme pour Céline par exemple, qu’il eut un double visage tant il est vrai que ce sont dans les mêmes textes, les mêmes phrases, parfois le même mot, que Martin Heidegger apparaît comme un philosophe de haut vol et comme un pourvoyeur d’infamie.
L’oublier ?
Décider que l’on ne peut pas prétendre à la succession d’Aristote et de Spinoza quand on fait l’éloge de la sélection et du dressage ?
Jeter la « différence ontologique » avec l’eau du bain de cet Etat nazi qui y a trouvé, dans certains textes, son supplément d’âme spéculatif ?
Tenir enfin une bonne raison, en un mot, de ne plus avoir à s’embarrasser de l’un des plus difficiles, des plus ardus, philosophes contemporains ?
Ce n’est pas mon avis.
Et j’ai tenté de plaider que, malgré le malaise, malgré la honte que l’on ressent, parfois, à voir surgir, au détour d’une méditation sur Héraclite ou Hölderlin, tel épisode minable de la guerre allemande soudain paré de la dignité de l’Evénement en majesté, il faut continuer de lire Heidegger – et cela, en particulier, parce qu’il est à l’origine d’une part de ce qui s’est pensé de plus grand, de plus essentiel, depuis cinquante ans.
Des exemples ?
La philosophie sartrienne de la liberté tributaire, forcément tributaire, de ce Dasein sans substance ni intériorité, léger donc, bondissant, rendu possible par « Sein und Zeit ».
Les révoltes des années 60, ces courants de pensée anti-autoritaires et libertaires dont le premier adversaire fut la candeur métaphysique réputant « naturel » ce que Heidegger, le premier, nous apprit à tenir pour « historial ».
L’« anti-humanisme théorique » de ces années, la considérable plus-value de sens et de savoir, le surcroît inestimable d’intelligence et de vérité qu’il a apportés (mais oui…) à notre connaissance des hommes concrets – tout ce décentrement fécond, générateur d’un grand moment de la pensée, et dont il revient à Heidegger d’avoir proposé la formule.
Levinas, bien sûr, et le deuxième décentrement, subordonné au premier, qui alla, non plus de l’étant à l’être, mais de l’être à l’autre.
Lacan, le docteur et le philosophe, le continuateur de Freud et le penseur de grande allure, le sourcier d’un inconscient structuré comme un langage dont l’exploration devait emprunter les canaux ouverts dans la chair même du signifiant : impensable, lui non plus, sans le « cratylisme » oraculaire du dernier philosophe à avoir cru que les mots ressemblent aux choses, que l’art de l’étymologie est la voie royale de la connaissance et que la dialectique doit céder à l’exégèse. J’en passe, et de presque aussi forts.
C’est tout le grand « tournant langagier » de la philosophie contemporaine, évoqué par Gottlob Frege, qu’il faudrait ici invoquer.
Vous n’avez pas le choix : ou bien lire, tout de même, Heidegger ; ou alors se résigner à ce que la philosophie s’arrête à la « limite » kantienne, à la « totalité » hégélienne ou à la « reprise » bergsonienne.

4 Commentaires

  1. Heidegger, les nazis et les juifs, une histoire sans fin ?

    ou : faut-il en finir avec Heidegger ?

    Voici quelques commentaires et associations, sommaires et provisoires, que je me
    permets de vous livrer suite à ma participation, du 22 au 25 janvier 2015 à Paris, à un
    colloque aussi passionnant que passionnel sur Heidegger et « les juifs » (en référence
    au titre d’un ouvrage de Jean-François Lyotard)1, organisé sur initiative de Joseph
    Cohen et de Raphaël Zagury-Orly en partenariat avec la BnF et « La Règle du Jeu ».2

    Nième reprise de la « controverse Heidegger », mais pour cause, cette fois-ci, puisque
    la parution (encore incomplète) des « Cahiers noirs » en 2014 semble avoir fait
    événement.3 4 5 6 7 « Heidegger, l’être-pour-le-Reich », avait aussitôt titré le rédacteur
    en chef de « Philosophie Magazine ».8 Le colloque lui-même n’aura pas manqué de
    susciter de nouvelles interrogations tout comme de nouvelles polémiques sur une
    thématique aussi ancienne que toujours actuelle.9 10 Faut-il en finir avec Heidegger ?
    Le débat est ouvert.11

    Le mythe de l’autoextermination

    Il faut d’emblée affirmer haut et fort que la Shoah (l’Holocauste), la tentative
    d’extermination des juifs (et des autres populations ciblées par le régime hitlérien), est
    l’emblème du crime contre l’humanité le plus monstrueux et abjecte qui soit, en
    l’occurrence celui du génocide (judéocide). Les débats entre intellectuels sur
    Heidegger ne doivent en aucun cas faire oublier ceci, ni le banaliser ni le mystifier
    d’aucune manière. L’indignation, la vigilance, le discernement et la détermination sont
    aujourd’hui comme jadis de rigueur.

    Lorsqu’on se propose de développer une hypothèse aussi audacieuse que celle de
    l’autoexclusion, voire de l’autoextermination ou de l’autoanéantissement des juifs, il
    faut veiller à ne pas confondre contextes, niveaux et sensibilités : les victimes de la
    Shoah, sont les victimes de la Shoah, point à la ligne. Il ne faudrait pas retraumatiser
    les victimes en leur attribuant une quelconque responsabilité consciente ou
    inconsciente dans un processus dont elles furent, précisément, les victimes. Il y a lieu
    de distinguer très clairement entre les persécuteurs et les persécutés, entre les
    bourreaux et les victimes, entre les assassins et les assassinés, et de ne pas pervertir
    ni de psychologiser cette relation. Il s’agit avant tout de reconnaître et d’acter les faits
    historiques.

    De même, c’est à juste titre que Gérard Bensussan a dénoncé la logique aussi
    consternante que perverse du retournement voulant faire des juifs les « véritables »
    nazis.12 En l’occurrence, l’idée heideggérienne (en référence aux « Protocoles des
    Sages de Sion ») d’attribuer aux juifs un rôle dans la précipitation des Allemands dans
    la catastrophe, dans le scénario de leur propre extermination, est aberrante, selon le
    mot de l’éditeur des « Cahiers noirs », Peter Trawny.13

    Nationalsocialisme et antisémitisme

    Qui plus est, il n’est pas acceptable qu’une approche purement philologique puisse
    servir à vouloir démontrer le contraire de l’évidence historique : celle de l’engagement
    nazi de Heidegger, ainsi que de son antisémitisme, documentés de maintes façons
    bien avant la publication des « Cahiers noirs », et furent-ils à l’occasion qualifiés, l’un
    et/ou l’autre, de naïfs, ordinaires, opportunistes, privés, forclos, spirituels, éphémères,
    accidentels, extrinsèquement déterminés, hérités du « völkisch » ou portés par un
    transfert idéalisant sur la personne de Hitler. Citons Barabara Cassin, présente au
    colloque, qui a fréquenté Heidegger entre autres chez René Char : « Nous savions
    tous que Heidegger avait été nazi ».14

    Il ne faut pas tourner autour du pot, dans une matière de cette gravité :

    – distinguer entre nationalsocialisme et antisémitisme pour admettre, du bout des
    lèvres, le premier et dénier, avec véhémence, le second, comme si les deux – quoique
    irréductibles l’un à l’autre – n’avaient pas été intrinsèquement et indissociablement liés
    dans l’antisémitisme nationalsocialiste, précisément, de l’idéologie hitlérienne (pour le
    dire avec les mots de Marcel Gauchet : « l’antisémitisme hitlérien n’est pas une
    excroissance délirante, mais le coeur même du système »)15 ;

    – ériger Heidegger en « résistant spirituel » de la seconde heure, après qu’il aurait
    échoué à convertir, en bon philosophe, le « Führer » allemand dont l’escalade
    guerrière et meurtrière n’aurait par ailleurs pas pu être anticipée (même en considérant
    que les années 1930-1940 n’ont pas formé une période historique monolithique et qu’il
    faut dès lors distinguer en les contextualisant tant l’adhésion à la NSDAP et le discours
    du Rectorat des années 1930 que le silence des années 1940 durant la mise en oeuvre
    de la « Endlösung » ; voir la distinction de Saul Friedländer entre années de
    persécution et années d’extermination)16 ;

    – euphémiser, dans leur traduction française, le recours heideggérien aux termes de
    « Machenschaften » (fabrication vs. machination ; la machination métaphysique de
    l’étant au détriment de l’être) ou de « Weltjudentum » (judaïsme mondial vs. juiverie
    mondiale), ce dont il fut longuement question durant le colloque (tout comme du sens
    qu’il conviendrait de donner au terme de « race »…) ; etc.17

    Doit-on pour autant conclure que ne pas reconnaître l’antisémitisme de Heidegger frôle
    le révisionnisme et le négationnisme philosophique et historique, peu importe quels
    puissent en être les motifs et peu importe quelles puissent en être les interprétations ?
    C’est ce qui constitue le coeur de la polémique.

    Pascal David (intervenant du colloque et coauteur des ouvrages collectifs autour de
    François Fédier, cités plus loin) constate le renversement d’appréciation d’un
    Heidegger longtemps pris erronément pour un « nazi n’ayant rien d’antisémite » en
    faveur d’un Heidegger pris aujourd’hui tout aussi erronément pour un « antisémite
    n’ayant rien de nazi » (il existerait d’après lui une « foncière incompatibilité » entre la
    pensée heideggérienne et l’antisémitisme). En revanche, David relève des points de
    convergence entre la pensée de Heidegger et l’esprit du judaïsme à propos notamment
    de la critique de la « pensée calculante » et de l’« essence dévorante du calcul »,
    notions abondamment commentées lors du colloque. La critique principale de
    Heidegger aurait d’ailleurs visé l’hégémonie du christianisme, et non le judaïsme.18 19

    Toujours est-il qu’au colloque Gérard Guest a peu après l’intervention de David déploré
    le « préjugé antisémite » de Heidegger (tout en ayant contesté l’idée d’un
    « antisémitisme historial », voir ci-dessous).

    Si pour le biographe Rüdiger Safranski Heidegger n’aurait pas été antisémite au sens
    du système idéologique obsessionnel nazi,20 il l’a bien été aux yeux de Trawny, au
    sens d’un « antisémitisme inscrit dans l’histoire de l’être » (« nostalgie d’une
    ») du fait d’un « manichéisme onto-historique » ayant rangé les
    juifs du côté des ennemis des nazis, voire des Allemands convoqués pour sauver
    l’Occident (antisémitisme métaphysique, technophobe plus que raciste…, voir la vision
    heideggérienne du combat des cultures allemandes, grecques et juives,
    respectivement idéalisées, enviées et stigmatisées depuis Hegel…).21 22 23 24 25

    Karl Jaspers a pour sa part qualifié Heidegger de nationalsocialiste « philosophique »,
    dépourvu d’« instincts antisémites ».26 En revanche, Claude Romano récuse la
    distinction d’un antisémitisme vulgaire et d’un antisémitisme susceptible d’être
    rehaussé au rang d’un antisémitisme philosophique (« ontologico-historial »),
    autrement dit l’idée d’une philosophie antisémite.27

    Paul Rauchs va plus loin, beaucoup plus loin :28

    « Mais il est vrai que l’antisémitisme du Fribourgeois n’est pas l’antisémitisme nazi. Il est, si j’ose dire, pire,
    et tend à aller au delà de l’extermination physique. Il est l’essence même de l’antisémitisme et les
    catégories de l’entendement nazies étaient bien trop bornées et vulgaires pour en saisir la radicalité. Car
    le Juif de Heidegger est au Juif d’Hitler ce que l’idée est à la chose dans la logique platonicienne. Pour
    Heidegger le Juif est un concept philosophique et non pas un être en chair et en os, ce qui explique d’une
    part son manque d’empathie pour la détresse des Juifs et d’autre part son attachement personnel à
    quelques-uns des leurs. »

    Antisémitisme, antijudaïsme, antisionisme

    Antisémitisme, antijudaïsme, antisionisme, etc., bien que n’ayant pas la même
    signification, bien sûr, sont autant de termes qui ont trop souvent été utilisés pour se
    signifier et se masquer mutuellement. Les débats relatifs à toute cette complexité, y
    compris dans ses dimensions les plus politiques (sionisme, antisionisme…), sont
    toujours difficiles et manquent souvent de discernement.

    L’un des emblèmes contemporains en est bien entendu le conflit israélo-palestinien, et
    les discussions sur l’État binational.29 30 Nième redondance d’une histoire sans fin, si
    l’on pense (avec Marcel Gauchet) que le peuple d’Israël, historiquement en quête
    d’identité et dominé politiquement, a élaboré dans sa révolte une approche pour
    dominer spirituellement ceux qui l’opprimaient politiquement : le judaïsme.31 La
    question du peuple élu est en même temps celle du particularisme juif, de ses avatars
    et de ses controverses.32

    L’antijudaïsme a profondément marqué l’histoire de l’Occident.33 La notion
    d’antisémitisme s’est répandue en Europe à partir de l’année 1879.34 En décalage avec
    la lecture d’une rupture de l’antisémitisme politique (ou ordinaire englobant le social,
    l’économique, le culturel, le racial, etc.) avec l’antijudaïsme religieux (la critique
    chrétienne du déicide), la thèse est avancée que la dimension religieuse (cléricale
    institutionnalisée, spirituelle diffuse…) de l’antijudaïsme est bel et bien opérante au
    sein de l’antisémitisme politique et du « nouvel » antisémitisme, tout comme elle le fut
    au XVIIIe siècle quand les politiques du commerce ont constitué le nouveau cadre de
    l’antijudaïsme.35 36

    Jean-Claude Milner (intervenant du colloque) s’est proposé de distinguer, concernant
    l’antisémitisme, entre les formes anciennes, qualifiées, elles, d’antisémitisme, et les
    formes nouvelles, appelées antijudaïsme. Ce dernier serait devenu un marqueur
    antijuif de liberté, philosophique et politique.37

    Une thèse proprement déconcertante est celle de l’assimilation du sionisme au
    nazisme, de la nazification d’Israël.38 Certes, on peut ne pas être d’accord avec la
    politique du gouvernement israélien et en faire la critique (sans pour autant participer à
    des campagnes de délégitimation de l’État d’Israël)39 40, mais de là à l’assimiler à celle
    d’un régime qui a coûté la vie à six millions de juifs, revient à un véritable tour de force
    par le biais d’une identification à l’agresseur de l’époque.

    Il existe une tension entre le religieux et le politique, lorsque la critique publique de la
    violence étatique d’Israël est identifiée à de l’antisémitisme et à de l’antijudaïsme, alors
    qu’il existe un impératif éthique, religieux et non religieux, de procéder à une telle
    critique ; l’« ethos juif » de l’exile et de la dépossession (déracinement), serait en
    même temps celui d’une inévitable cohabitation (Judith Butler).41

    Pourquoi qualifier d’antisionisme la critique de la politique du gouvernement israélien,
    s’est demandé Daniel Sibony dans son analyse psychanalytique, complexe, du
    conflit.42 L’une des figures examinées par Sibony est celle de l’antisionisme juif, que
    l’auteur a attribué à un « complexe juif », c’est-à-dire à une impossibilité pour certains
    juifs de soutenir Israël tout en désapprouvant sa politique. Ceci pourrait résulter selon
    lui d’un antisémitisme retourné contre soi, par dénégation de ce qui ne relèverait pas
    de l’idéal.

    Quoi qu’il en soit, identifier les juifs (avec minuscule ou majuscule, avec ou sans
    guillemets) à une espèce de juiveté ou de judéité, et les réduire à de supposés traits
    identitaires et identifiants de cette juiveté, relève de la réification et de l’amalgame
    (peuple, nation, culture, religion, tradition, transmission, nature, race, personnalité,
    etc.), autrement dit de la construction et de la pérennisation d’une cible dans
    l’imaginaire social pour les ressentiments précités, toujours empreints d’ambivalence
    (« le juif de savoir »)43.

    Avoir pointé ce qui pourrait être « singulièrement universel » dans l’existence plus que
    dans l’identité du peuple juif et qui le dépasserait, n’a pas empêché Sibony de se
    questionner sur la part des juifs dans l’ambivalence sous-jacente à l’antisémitisme :
    « être juif » incarnerait l’exigence de transmettre, de transmettre l’existence, l’« être
    juif » dans le cas des juifs.44 45 46 47 Figure de l’essentialisation de la juiveté ? Une telle
    lecture interroge en tout cas les rapports entre antisémitisme et ontologie (nous y
    reviendrons).

    Disons en passant que ce fut son rapport au judaïsme, précisément, qui n’aurait jamais
    été analysé chez le père de la psychanalyse, d’après Lacan (lecteur de Heidegger, soit
    rappelé par la même occasion).48

    Parmi les multiples positions sur la « question juive », il y aurait celles incarnées d’un
    côté par Alain Finkielkraut (le « juif de la généalogie »), et de l’autre côté par Alain
    Badiou (le « juif de l’universel ») ?49 Leurs débats brossent par ailleurs autant la
    « crispation identitaire » et le « pétainisme transcendantal » que d’autres questions et
    néologismes du genre.50 51 D’aucuns se sont demandés si relever, dans une logique à
    la fois symétrique et circulaire, que relever la montée de l’antisémitisme puisse nourrir
    (voire se soutenir de) l’islamophobie ainsi que les autres phobies et euphémismes du
    genre,52 ne relèverait pas de l’antisémitisme, voire d’une nouvelle forme de
    négationnisme… ?53 54 55 56

    Aussi, Finkielkraut, lors du colloque (conférence en ligne sur le site de la RDJ)57, s’estil
    distancié des discours « enjuivants » sur le progressisme de l’âge technique et de la
    modernité extrême au sein de laquelle les juifs auraient paradoxalement fait bande à
    part. Le « déni de la finitude » n’aurait rien à voir avec la « manière juive d’être-aumonde
    », d’après Levinas, alors que d’autres, nommément Yuri Slezkine (« Le siècle
    juif »)58 estimeraient que « la modernité, c’est que nous devenons tous juifs » (éduqués
    et mobiles…), et que si tout avait pu être gagné avec le « déracinement de tout étant
    hors de l’être », les juifs auraient choisi l’« enracinement dans une terre particulière »
    (l’État d’Israël, créé pour « normaliser l’existence juive » et soutenu par les sionistes de
    la diaspora, incarnerait aujourd’hui la « superstition du lieu » et l’« anomalie de
    l’obsession territoriale »). Ainsi, les juifs seraient une nouvelle fois « tombés dans
    l’anachronisme » : « quand tout le monde devient juif, ils cessent de l’être » (Tony
    Judt)59. Finkielkraut n’a pas laissé de doute quant à son rejet de ce genre de
    « philosémitisme » et d’« heideggérianisme ».

    Le nationalsocialisme, l’ultranationalisme allemand, ce fut une idéologie paranoïaque,
    mais aussi une utopie criminelle, ayant promis l’épanouissement d’un peuple élu
    (Frédéric Rouvillois).60 61 Ceci par le biais d’une construction mythique (voir Heidegger)
    ayant rabattu l’histoire à un affrontement entre deux peuples-miroirs, les aryens et les
    juifs, dans le cadre d’une ordalie censée trancher sur le destin ultime de l’humanité
    (Marcel Gauchet).62 Ou encore : ce serait le retour à la loi de la nature, à la loi du sang,
    en congruence avec celle de la race, qui aurait conditionné les fondements normatifs
    de l’agir nazi (Johann Chapoutot).63

    Une question de psychologie ?

    Revenons à Heidegger. La question de ses motifs psychologiques est une autre
    question, ou une autre facette d’une seule et même question, de celle à la fois de son
    adhésion au régime nationalsocialiste (fût-il à titre de « Mitläufer », de « Mann aus dem
    Volk »…) et de son silence subséquent, c’est-à-dire de l’absence de déclaration
    autocritique publique après la guerre, ceci jusqu’à sa mort en 1976. C’est la question
    de la dimension psychologique des ambivalences, ambiguïtés, incohérences et
    paradoxes réels ou apparents de la vie et de l’oeuvre de Heidegger, de ses dits comme
    de ses non-dits, de ses actes comme de ses non-actes.

    Cette question mérite d’être approfondie, sur base non seulement des « Cahiers
    noirs » qualifiés de pensées les plus intimes du philosophe publiées à ce jour, mais
    également du matériel mis à disposition par les témoins, correspondants et confidents
    de l’époque (pas moins d’une bonne dizaine d’échanges de courrier publiés à ce jour),
    Karl Jaspers et Hannah Arendt,64 65 66 notamment, sans oublier les lettres adressées à
    l’épouse (Elfriede Petri),67 ni l’entretien accordé en 1966 à « Der Spiegel »,68 ni les
    publications d’autres auteurs réputés de la recherche heideggérienne comme par
    exemple Alfred Denker et Holger Zaborowski. Il faut aussi considérer, à l’avantage de
    Heidegger, tout ce qui dans ses paroles et dans ses actes aurait pu le distancier du
    nationalsocialisme et de l’antisémitisme, de sa « grosse bêtise » (ceci requiert un
    travail rigoureux d’historien, avec vérification des sources, contextualisation des
    contenus, etc.).69

    Jaspers n’a pas manqué de remarquer le profond changement de Heidegger dès 1933,
    son idéalisation de Hitler et son « ivresse » (son emballement nationalsocialiste), tout
    en s’étant fait des reproches de ne pas l’avoir plus explicitement confronté avec ses
    observations et inquiétudes (notion jaspérienne de culpabilité morale des passifs)70.71
    Jaspers a eu l’impression que Heidegger fut dépourvu de tout sens politique et de
    toute conscience responsable, et qu’il s’est comporté face à l’histoire et à la guerre
    comme un « enfant bête », comme dans une « opérette », tantôt enthousiaste, tantôt
    distancié, notamment quant à l’accomplissement d’actes symboliques dont il n’aurait
    pas mesuré la signification funeste sur le terrain. Il n’aurait pas compris, même avec le
    recul des années, ce dans quoi il fut pris. Son « incapacité à l’expérience » aurait fait le
    fond immuable de sa pensée philosophique, sinon de sa personnalité, malgré les aléas
    de la vie, les angoisses et les humeurs.72

    Selon les confidences de Viktor von Gebsattel, psychiatre traitant de Heidegger depuis
    sa décompensation dans le contexte de l’intervention de la Commission de
    dénazification d’après-guerre (qui avait sollicité l’expertise de Jaspers), Heidegger
    aurait souffert d’un trouble de l’humeur avec alternance de phases maniaques (idées
    de grandeur, apogée de l’histoire millénaire de la métaphysique occidentale, etc.) et de
    phases dépressives (idées de destruction, nihilisme, apocalypse, etc.), et par ailleurs
    d’angoisses et d’idées sensitives de relation.73

    Question donc à étudier plus avant, en prenant soin de ne pas opter pour une lecture
    inadéquatement psychologisante ou psychiatrisante. Notons qu’en plus de Jaspers et
    de Von Gebsattel, Heidegger a également eu des contacts avec d’autres psychiatres
    réputés de son temps tel que Viktor Frankl (survivant des camps de concentration et
    père de la logothérapie)74 et Médard Boss (nous reviendrons plus loin sur lui).

    Heidegger et les juifs, ce n’est pas seulement la question de son antisémitisme, de ses
    dimensions psychologiques, philosophiques, anthropologiques, sociologiques,
    politiques, etc. ainsi que de sa signification au sein du « spectre » de l’antisémitisme de
    l’époque, de ses dimensions factuelles et énigmatiques dont les interprétations et les
    évaluations peuvent certes varier, c’est aussi celle de la complexité et des ambiguïtés
    de ses liens filiatifs, affectifs, etc. avec les juifs de son entourage et de son réseau,
    collègues, élèves, etc. (Anders, Arendt, Jonas, Levinas, Löwith, Marcuse, Strauss,
    Weil…), dont la plupart ont été évoqués lors du colloque.75 76 Certains se sont d’ailleurs
    vigoureusement émancipés du maître, à l’instar de Günther Anders (qui fut lui aussi lié
    à Hannah Arendt).77 Rappelons aussi les liens (les controverses) de Heidegger avec
    les néokantiens (juifs et non-juifs) de l’École de Marbourg (Paul Natorp, Hermann
    Cohen, Ernst Cassirer…).78 79 On se souviendra également de l’avis de Paul Rauchs à
    ce propos (voir ci-dessus).

    Le projet heideggérien, une affaire de projection ? En d’autres termes, s’agissait-il pour
    Heidegger de faire coïncider ses ambitions personnelles et la vision civilisationnelle
    opérée par les nazis, en la spiritualisant (voir aussi plus loin) ?80

    Psychologie collective, mémoire collective

    Tout cela étant dit, demeure le défi de comprendre comment un homme de
    l’intelligence d’un Heidegger ait pu cautionner une barbarie comme le régime nazi.
    D’autres l’ont fait aussi, en étant même allés beaucoup plus loin au niveau de leurs
    actes : on peut convoquer pour preuve toute l’élite du régime nazi, et la problématique
    de son devenir dans l’après-guerre jusqu’à nos jours,81 ainsi que, plus particulièrement,
    le scandale de l’euthanasie commis par les médecins du régime sur les plus démunis,
    notamment sur les malades mentaux, juifs et autres.82 83 84 85 86 Aussi, plusieurs
    tentatives plus ou moins réussies ont-elles été entreprises pour mieux cerner la
    personnalité et la psychologie des bourreaux (Rudolf Höss, Franz Stangl, etc.), dont
    celle, plus récemment publiée, d’Hermann Göring.87

    Comment l’opinion publique allemande vivait-elle et pouvait-elle accepter les atrocités
    du régime ?88 89 Une question connexe concerne l’étude, aussi délicate que souvent
    refoulée de la collaboration dans les différents pays occupés par les nazis, notamment
    en rapport avec le projet d’extermination des juifs (la psychologie des opportunistes,
    l’entrée en résonance avec leur propre antisémitisme, etc.).90 91 92

    L’analyse se complique encore quand on pense à une biographie comme à celle de
    Richard von Weizsäcker, ancien capitaine de la « Wehrmacht », qui avait pris la
    défense de son père, ancien « SS », lors du procès de Nuremberg où celui-ci fut jugé
    coupable de la déportation juive vers le camp d’Auschwitz, ce que l’un et l’autre avaient
    considéré comme une injustice (ils auraient en temps réel ignoré l’existence même du
    camp d’Auschwitz) pour s’être situés du côté de la résistance. L’ancien président
    allemand, devenu une véritable instance morale dans son pays réunifié et décédé
    quelques jours seulement après le colloque, aura marqué la mémoire collective
    nationale par son discours du 8 mai 1985 dans lequel il avait déclaré qu’il y a quarante
    ans l’Allemagne aurait été « libérée du nationalsocialisme », tout en ayant reconnu la
    « Schuld » des Allemands en rapport avec la deuxième guerre mondiale et le crime
    sans précédent de l’Holocauste.93 94 95

    Dissocier l’indissociable ?

    L’une des questions les plus cruciales qui persistent et insistent, aujourd’hui comme
    jadis, est bien celle des liens entre pensée et acte, entre philosophie et idéologie, entre
    ontologie et politique. S’étant interrogé sur la prémisse que la pensée philosophique
    doit être comprise en lien avec l’action du penseur, Jaspers a très explicitement
    énoncé cette question dans son autobiographie philosophique, citée : peut-il y avoir
    une philosophie qui soit vraie en tant qu’oeuvre, tandis que sa fonction ne l’est pas
    dans la facticité du penseur ?

    Une réponse facile à cette question consisterait à rejeter l’oeuvre du simple fait qu’elle
    est issue de la plume d’un sympathisant du régime nazi. Une autre équivaudrait à
    légitimer l’oeuvre par le biais d’une relativisation sinon même d’un déni de ladite
    sympathie pour ledit régime. Une autre enfin serait de soumettre l’oeuvre à une critique
    philologique rigoureuse et sans déduction a priori de l’action sur la pensée, ceci en
    optant pour une herméneutique de précaution (plutôt que pour une herméneutique de
    confiance ou à l’inverse pour trop de violence interprétative) : l’oeuvre elle-même
    contient-elle des éléments, le cas échéant encryptés, susceptibles de soutenir
    l’hypothèse d’un projet de légitimation intellectuelle par Heidegger de l’idéologie nazie
    voire de recherche d’emprise sur elle ?

    Pour Richard Wolin il serait impossible de faire valoir l’idée d’une « dichotomie
    artificielle » entre oeuvre et vision du monde : Heidegger lui-même aurait considéré son
    engagement nazi comme une sorte d’actualisation politique des existentiaux de son
    oeuvre de 1927, « Être et temps ».96

    Le débat est aussi actuel qu’il est ancien. Dès le lendemain de la deuxième guerre
    mondiale, la controverse fut menée, notamment dans « Les Temps Modernes », entre
    Alphonse de Waelhens et Karl Löwith.97 98 Pour Löwith, l’engagement politique de
    Heidegger fut en relation directe avec sa philosophie de l’existence.99 100 Pour De
    Waelhens, la question de l’existence d’un lien idéel entre la philosophie d’« Être et
    temps » et l’adhésion au fascisme n’est pas éclairée par les paroles et les actes de
    l’homme à moins d’en démontrer la congruence par rapport à sa doctrine.101 102

    Concilier l’inconciliable ?

    D’aucuns se sont demandés pourquoi le colloque s’est tenu en France (la veille de la
    journée commémorative de la Shoah, de la libération du camp d’Auschwitz, par
    ailleurs), plutôt qu’en Allemagne, où la presse n’avait tout de même pas hésité à
    qualifier les « Cahiers noirs » d’« héritage empoisonné », de « délire philosophique » et
    de « crime de pensée ».103 Et pourquoi les polémiques les plus vives auraient lieu en
    France… (comme l’a entre autres fait remarquer Sidonie Kellerer)104, tout en ayant par
    ailleurs une portée internationale (voir par exemple la critique de François Rastier à
    l’adresse de Gianni Vattimo)105.106 Ceci dès la veille de la publication des « Cahiers
    noirs »,107 108 tout comme lors de la parution en 2005 du livre d’Emmanuel Faye, suivie
    de la réplique de François Fédier et collègues,109 110 ainsi que lors des époques
    antérieures (publications de Bernd Martin, Hugo Ott, Víctor Farías…, répliques de
    Gérard Granel, Jacques Derrida…). En fait, pour autant qu’il soit encore permis de
    poser une telle question,111 de quoi Heidegger est-il le nom ?

    Fédier défend Heidegger, à la fois l’homme et son oeuvre,112 113 114 en reprochant à
    Faye (notamment à l’occasion d’un face-à-face en 2007)115 et à Trawny (lors du
    colloque) d’aborder l’oeuvre de Heidegger avec le préjugé de son adhésion au régime
    nazi. Pour Faye (qui s’est désisté du colloque en ayant critiqué l’invitation de Fédier
    qu’il associe à Beaufret et à Faurisson)116, le projet de Heidegger ne fut rien de moins
    qu’une « version ontologisée et mythifiée de la vision du monde nationalsocialiste », un
    « racisme ontologisé »117 118, tandis que pour Hadrien France-Lanord (qui s’est lui aussi
    expliqué sur son refus de participation au colloque)119, la pensée de Heidegger serait
    irréductible à ses erreurs bien qu’elle soulèverait la question du point de rupture du
    penseur avec sa propre pensée (l’antisémitisme comme non-pensée, sous-tendue par
    l’ignorance de la pensée juive).120 121

    Rastier dénonce autant le négationnisme que ce qu’il appelle l’« affirmationisme », en
    passant par l’euphémisation, identifiés comme étant au service d’une seule et même
    cause : la légitimation et la pérennisation du projet heideggérien.122 Rastier ne voit pas
    comment on peut soutenir la thèse d’une « dissociation providentielle » du nazi
    ordinaire du grand philosophe (critique de la position d’Alain Badiou et de Barbara
    Cassin,123 124 critiquée à son tour entre autres par Romano). Plus que
    d’une « introduction du nazisme dans la philosophie » (d’après le titre de l’ouvrage de
    Faye de 2005, cité), il s’agirait d’une « justification du nazisme »,
    d’une « ontologisation de l’antisémitisme ».125

    Aussi, Trawny a-t-il émis une hypothèse à proprement parler ahurissante en se
    demandant si Heidegger n’a pas voulu montrer, par le biais de la publication posthume
    des « Cahiers noirs », à quel point une pensée philosophique pourrait s’égarer (pensée
    « an-archique ») : ce serait là une liberté de pensée remarquable, une liberté d’errer
    incluant une liberté à l’horreur.126 127 Et ce fut précisément à Heidegger que Jean
    Beaufret a demandé, le lendemain de la deuxième guerre mondiale, « comment
    redonner sens au mot humanisme ? ».

    Les débats n’ont pas cessé depuis lors autour de la question de la fin de l’humanisme,
    de la postontologie et de l’antihumanisme de Heidegger, sinon du posthumanisme et
    de la posthistoire de Peter Sloterdijk (voir sa contribution au colloque), considéré – un
    peu à l’instar de Heidegger – comme génie par les uns et comme obscurantiste par
    d’autres. Nous n’allons pas approfondir ici le débat sur le posthumanisme,128 ni ce qui
    est devenu, si déjà pour d’aucuns il n’y a pas d’« affaire Heidegger », une « affaire
    Sloterdijk » ou « Sloterdijk-Habermas », sinon même une « affaire » avec l’École de
    Francfort (Horkheimer, Adorno, Habermas, Honneth…).129 130 131 132 133 134 Au-delà de
    sa critique réitérée à l’adresse de Heidegger, dans sa crainte que la lecture de ses
    textes puisse enflammer les jeunes générations (il avait préfacé l’édition allemande du
    livre déjà mentionné de Farías)135, Jürgen Habermas a également visé les
    déconstructivistes, poststructuralistes et postmodernistes français (Lyotard, Derrida…),
    pour ne pas dire les postheideggériens de tout poil.136

    L’oeuvre de Heidegger, une eschatologie apocalyptique de l’être, a encore été proposé
    au colloque (Donatella di Cesare), alors que Jean Vioulac parle d’une « apocalypse de
    la vérité »137.

    Il n’est peut-être pas inutile de rajouter que le débat sur l’antihumanisme est bien
    connu en France, au-delà de ce qui vient d’être évoqué, notamment dans le cadre des
    différentes « querelles de l’humanisme » ainsi que, mettons-les en évidence, par le
    biais des apports de Louis Althusser et de ses controverses avec les marxistes sur
    l’« antihumanisme théorique ».138 139

    En finir avec le « moment philosophique français » ?

    Estimer que l’ensemble des travaux des intellectuels, cela de l’ensemble des domaines
    des sciences humaines et sociales, qui se sont inspirés de près ou de loin de l’oeuvre
    de Heidegger, de celui que beaucoup considèrent, à tort ou à raison, comme l’un des
    plus grands et des plus incontournables – et en même temps des plus controversés –
    philosophes du XXe siècle, sont à rejeter du simple fait de cette inspiration, me semble
    être une position excessive. On peut penser, en particulier, aux philosophes associés
    au « moment philosophique français »140, dont plusieurs se sont exprimés dans des
    ouvrages consacrés au sujet (Lyotard, Derrida, Badiou…), tout en ayant reconnu, du
    moins certains d’entre eux, leur dette à son égard (Sartre, Levinas, Foucault, Derrida,
    Deleuze…).

    Il s’agirait, autrement dit, de bannir toute une génération d’intellectuels, d’ailleurs juifs
    et non-juifs, qui ont marqué leur époque, et qu’il serait plus qu’abusif de rapprocher par
    personne interposée, Heidegger en l’occurrence, de l’idéologie d’un régime dont ils ont
    en partie souffert eux-mêmes. La publication en 2014 de la « Conférence de
    Heidelberg » de 1988 entre Derrida, Gadamer et Lacoue-Labarthe (auteur en 1987 de
    « La fiction du politique »)141, est alors venue à un point nommé.142 Aussi, la discussion
    sur l’héritage heideggérien et postheideggérien dépasse-t-elle le contexte européen,
    elle concerne notamment aussi le contexte américain.143

    Continuer à lire les textes de Heidegger, oui, « en philosophe » critique, et avec
    circonspection. Se déclarer heideggérien, par fascination, identification et/ou loyauté à
    l’homme et à son projet, non, du moins pas en ce qui me concerne. Brûler les écrits de
    Heidegger en estimant brûler avec eux l’idéologie nazie et l’antisémitisme sévissant en
    Europe et ailleurs, n’est pour moi pas une option, elle me paraît naïve et
    contreproductive : c’est en continuant à se confronter à eux et à dénoncer ce qui
    précisément en eux n’est pas acceptable, qu’ils finiront par être dépassés et par
    trouver la place dans l’histoire politique et philosophique qu’ils méritent (voir également
    l’avis de Derrida qui, en gros, va dans le même sens)144.

    En somme, le débat largement passionnel voire violent opposant heideggériens dits
    apologétiques (accusés de dénégation voire de négationnisme) et antiheideggériens
    dits radicaux (soupçonnés de chasse aux sorcières) me semble être surdéterminé par
    des éléments qui en partie m’échappent (voir par exemple la longue liste d’auteurs
    qualifiés dans une lecture du type « pour ou contre » respectivement d’apologistes et
    de détracteurs, proposée par Wikipedia)145. À croire les uns, lire Heidegger reviendrait
    à lire une version « ontologico-philosophique » de « Mein Kampf », alors que les autres
    passeraient tous pour des « nazis refoulés » ou « aveuglés ».146

    Soyons cependant rassurés sur l’essentiel : la Shoah fut sévèrement condamnée par
    l’ensemble des conférenciers du colloque. Le débat porte uniquement, si je puis dire,
    sur la position de Heidegger et sur le statut à donner à son oeuvre et à son héritage,
    alors que celui sur le révisionnisme plus ou moins déguisé, mais circonscrit jusqu’à
    preuve du contraire, qui y est associé, est déjà suffisamment lourd en soi.

    Quels concepts heideggériens précis résisteront à l’analyse philologique, sémiotique,
    linguistique, etc., tout comme à celle des philosophes et historiens, sans être chargés
    sémantiquement, idéologiquement, etc. du nationalsocialisme et de l’antisémitisme
    mentionnés ? Quel aura été le degré de pénétration de l’idéologie brune dans l’oeuvre
    et les principaux concepts de Heidegger (pour ne pas relancer la polémique générée
    par le recours aux métaphores de « contamination » de la pensée, de « contagion » de
    l’oeuvre, de « mise en quarantaine » et de « purification », voir aussi plus loin)147 ? Cela
    en dehors du problème que le simple recours à des concepts le cas échéant
    intrinsèquement non connotés le sera quand-même, qu’il ne se fera pas ou plus sans
    embarras, compte tenu de la connotation, sinon de la stigmatisation de leur auteur et
    du contexte de leur émergence.

    Une dérive gnostique ?

    Revenons un instant encore sur la question de la fascination. Pour Séverine Denieul,
    « penser avec Heidegger contre Heidegger » (Habermas), serait une mission
    impossible en raison des liens filiatifs et affectifs noués avec les héritiers intellectuels
    ainsi que de l’autoréférentialité du discours heideggérien (vs. sa grande cohérence
    interne, voir Gauchet)148.149 Elle cite Raymond Klibansky (p.6) :

    « La pensée heideggérienne est incompatible avec l’esprit critique : ce qu’elle recherche, ce n’est pas faire
    accéder le lecteur à une vérité, mais le séduire en lui faisant croire qu’il appartient au petit cercle des élus
    qui vient, enfin, d’accéder aux secrets du monde et de l’Être. »150

    Sidonie Kellerer a elle aussi rendu attentif au langage cryptique et codé de Heidegger
    ayant visé, selon elle, lectrice de l’échange de courrier entre Heidegger et Kurt Bauch,
    le renforcement du pouvoir d’une « élite spirituelle », philosophique et politique.151 152

    D’autres ont encore insisté, dans le même ordre d’idées, sur une possible dérive
    gnostique de Heidegger,153 piste d’ailleurs également évoquée en son temps par
    Jaspers selon qui l’ontologie fondamentale de Heidegger aurait en outre été une
    « erreur philosophique ».154 Trawny a d’ailleurs publié un ouvrage relatif à l’ésotérisme
    de la philosophie heideggérienne.155

    Le cas de la « Daseinsanalyse »

    Le problème mentionné se pose notamment dans le champ de l’anthropologie
    phénoménologique et herméneutique, en l’occurrence celui de la phénoménologie
    clinique et de l’analyse existentielle ou « Daseinsanalyse ». Celle-ci comprend, en
    gros, deux voies historiques, celle référée à la phénoménologie du maître (d’origine
    juive) de Heidegger, Edmund Husserl (Ludwig Binswanger), et celle référée à
    l’ontologie fondamentale de Heidegger (Médard Boss). À noter que les relations entre
    Heidegger et Boss furent particulièrement étroites et jugées cliniquement fécondes
    dans le cadre des « Zollikoner Seminare ».156 157 158

    Cependant, comment soutenir, crédiblement et en toute cohérence, une approche du
    champ des psychothérapies humanistes à partir des théorisations, aussi captivantes et
    fertiles que celles-ci puissent être ou paraître, d’un philosophe aussi connoté et
    polarisant que Heidegger, cela par des thérapeutes dont l’éthique se situe aux
    antipodes de l’idéologie nazie ? Le dossier Heidegger et les polémiques et
    médiatisations afférentes sont évidemment une charge pour celles et ceux qui se
    réclament de la « Daseinsanalyse » contemporaine.

    La chef de file de l’un des courants référés à Boss et à Heidegger, Alice Holzey-Kunz
    (la position de Françoise Dastur peut être consultée dans l’ouvrage collectif de Fédier,
    mentionné), se dit consternée par les révélations de Trawny, par cette tentative de
    Heidegger de donner une noblesse au ressentiment antisémite, par son art de tout
    retourner (les bourreaux et les victimes, voir plus haut), de donner une légitimité
    destinale au nationalsocialisme, etc., tout comme finalement par la « paranoïa
    immanente » déjà contenue mais mieux cachée dans la « Lettre sur l’humanisme » et
    par la « contamination » antisémite de la pensée heideggérienne (voir la remarque cidessus).
    Peut-on dès lors continuer à se référer à celle-ci sans se faire
    involontairement complice de celle-là, s’interroge-t-elle ?159

    Tout en signalant la tentative de Boss de réhabiliter la personne de Heidegger compte
    tenu de son admiration pour l’homme et sa pensée, de même que de son projet de
    conceptualisation de la « Daseinsanalyse » sur base des développements tardifs de la
    philosophie de l’« être » (du narratif « onto-historique », etc.), Holzey-Kunz s’en
    distancie et avec elle d’une vision de l’homme radicalement désubjectivée comme
    fondement de la psychothérapie, pour lui préférer l’oeuvre principale et précoce de
    1927, « Être et temps ».

    Elle rappelle que si Boss a pris la défense de Heidegger, c’est qu’en dehors d’une
    idéalisation du philosophe il aurait estimé que le penseur Heidegger était comme sans
    défense dès qu’il s’agissait de sa propre personne.

    Holzey-Kunz opte pour le maintien d’une lecture critique et émancipée de toute
    dévotion heideggérianiste de cette oeuvre philosophique considérée comme majeure
    que constitue « Être et temps », quoique controversée elle-aussi, mais dans une
    moindre mesure.

    Histoire plurielle, vérité unique ?

    Heidegger et « les juifs », ce fut un colloque qui n’entendait pas, du voeu de ses
    organisateurs, statuer sur Heidegger et les juifs, le judaïsme et/ou l’antisémitisme, mais
    qui se proposait de « questionner un impensé », voire une « dette impensée »160.161

    Néanmoins, comme évoqué plus haut, la question de la facticité de l’histoire, de la
    vérité historique, du statut de cette vérité et du rapport à celle-ci, voire de sa négation,
    de sa révision ou de sa perversion, fut par moments pour le moins implicitement
    posée. Toutes constructivistes que les sciences historiques puissent être de nos jours
    (l’histoire comme construction, déconstruction, reconstruction, etc. jamais achevée ;
    l’impact du subjectif et de l’interprétatif, etc.), elles ont aussi une responsabilité morale
    et politique dans la mesure où elles ne peuvent pas soutenir tout et son contraire, sur
    la place publique pour le moins.

    C’est tout le débat sur la loi dite Gayssot, en France, autrement dit sur l’instauration
    d’une vérité historique incontestable, qui serait en même temps la vérité officielle, et de
    sanctions contre les tentatives de falsification de celle-ci. Si on peut certes critiquer au
    nom de la liberté de la science voire de la pensée et de l’expression la notion de vérité
    officielle, l’acceptation d’une contestation de l’existence d’un crime contre l’humanité,
    en l’espèce de la Shoah, non pas au nom de la science mais d’une idéologie, fut-elle
    déclarée scientifique, n’est pas une alternative (voir la position ferme en la matière
    soutenue en début de texte). La liberté d’expression, principe sacré s’il en est de toute
    démocratie et à plus forte raison de toute démocratie laïque, n’est pas sans prix, hélas,
    lorsqu’on considère l’escalade des caricatures du prophète et de la Shoah et ses
    effets.

    Il n’y a pas une histoire, mais des histoires, des manières d’écrire l’histoire,
    d’interpréter documents et témoignages, de privilégier perspectives, discours et points
    de vue différents sur un même objet, ce qui ne signifie cependant pas que toute
    l’histoire soit arbitraire et relative. L’histoire n’est pas une science expérimentale,
    établissant des résultats objectifs, vérifiables et falsifiables, et encore moins des vérités
    absolues, ultimes et définitives (mais une science de l’esprit, idiographique,
    herméneutique, etc., remarquons ceci sans entrer dans le débat sur l’épistémologie et
    la philosophie des sciences). Elle a à tenir compte d’un travail de mémoire à la fois
    individuel et collectif, celui de l’historien, de la communauté scientifique, de la société
    civile, des milieux politiques, etc. Ce qui en restera sera entre autres le résultat d’une
    lutte (scientifique, idéologique, politique, etc.) pour la suprématie herméneutique
    (« Deutungshoheit »). Procéder après-coup à une réévaluation métahistorique de
    l’histoire, à une histoire de l’histoire, peut être un bien et un mal, elle n’est en tout cas
    jamais sans risque.

    La querelle des historiens des années 1980, cette controverse historiographique et
    politique publique (la dernière de cette envergure avant la chute du mur de Berlin)
    ayant opposé Habermas à plusieurs historiens dont Ernst Nolte sur le statut à accorder
    à la Shoah dans l’histoire allemande, en est un exemple emblématique dont la
    problématique du révisionnisme fut au coeur.162 163

    L’histoire enseignée ou transmise est avant tout une histoire politique et militaire, elle
    privilégie et sélectionne l’histoire des guerres, des conquêtes et des dominations, voire
    certaines représentations et interprétations de celle-ci. Et Brecht de se demander si
    César, lorsqu’il a battu les Gaulois, n’avait pas au moins un cuisinier avec lui.

    On comprend toute l’importance que prend dès lors le choix d’une approche critique de
    l’histoire de la construction, problématique et non sans conséquences, de concepts et
    de mythes comme l’origine, la race, etc., telle qu’envisagée notamment par l’historien
    Maurice Olender (voir son intervention lors du colloque).164 165

    Mais laissons maintenant ces questions de philosophie de l’histoire et les controverses
    sur l’historicisme, dont Heidegger fut l’un des critiques.

    Un train peut en cacher un autre

    Mon avis sur la question n’est pas définitif. Afin de pouvoir mieux discerner voire
    trancher, je devrais approfondir la lecture des textes aussi bien de Heidegger (y
    compris des « Cahiers noirs ») que de ses élèves, exégètes et commentateurs : si
    l’ouvrage collectif précité de Faye, notamment, fournit des pistes pour le moins
    troublantes, Badiou, contesté par Rastier, dénonce le projet des « herméneutes
    moraux » qui se proposeraient de « purifier » la philosophie.166

    En revanche, ce qui vaut pour la philosophie de Heidegger du fait de sa sympathie
    pour le hitlérisme (fût-elle transitoire), vaut-il également pour celle d’autres philosophes
    du fait de leur sympathie pour le maoïsme, le pol-potisme, etc. (fût-elle regrettée par
    après) ? S’il fut même à la mode dans certains milieux intellectuels gauchistes de
    cultiver des sympathies pour Mao, Lénine voir Staline, ceci fut également le cas, à une
    certaine époque, pour Hitler, notamment dans les milieux de la « révolution
    conservatrice » et de ses liens complexes avec le nationalsocialisme et le
    nationalbolchévisme. La question du lien des philosophes, ou de certains d’entre eux,
    au pouvoir et à la violence, peut être retracée, notamment en Allemagne, à partir d’une
    période bien antérieure à l’avènement du nationalsocialisme, sinon prodromique de
    celui-ci.167

    Prenons l’exemple de Mao Zedong : mon propos n’est pas ici de critiquer l’idéal de
    révolution que peut avoir incarné ou que peut incarner pour des intellectuels le Mao
    imaginaire, mais de rappeler le bilan factuel plus que mitigé du Mao historique, du
    dictateur, pour nommer un chat un chat, ainsi que le rapport problématique entre les
    deux et la posture qui ne l’est pas moins de celles et de ceux qui s’y réfèrent. Je
    concède que ceci est une manière simplifiée de poser le problème mais il ne faudrait
    en revanche pas le passer sous silence lorsqu’on réfléchit sur les liens entre
    philosophes et dictateurs, entre intellectuels et régimes totalitaires : « les philosophes
    aiment les tyrans, c’est une déformation professionnelle », voilà l’étonnante formulation
    de Barbara Cassin, présente au colloque, en référence à Hannah Arendt (d’autres se
    sont interrogées sur les « femmes de dictateur »)168.169

    Une figure du « confusionnisme politique » actuel serait constituée par les nouveaux
    « rouges-bruns », définis comme les intellectuels passés de l’extrême gauche à
    l’extrême droite et qui ne serait pas, du moins pour Jean-Louis Anselme (contrairement
    à Luc Boltanski et d’autres) une résurgence des phénomènes des années 1930.170 171

    La controverse sur Heidegger est à la fois celle sur le « triptyque » Schmitt-Jünger-
    Heidegger (Faye),172 qui fut abondamment citée durant le colloque et que je ne fais ici
    que rappeler, notamment celle sur Ernst Jünger.173 174 À son sujet, Georges-Arthur
    Goldschmidt a parlé de « nationalsocialisme fondamental mais élégant », et négligé.175

    Des controverses, sans doute moins connues du grand public, ont également porté sur
    Hans Freyer et Arnold Gehlen, pour ne nommer que ceux-là.176 L’anthropologie
    philosophique de Gehlen, rédigée sur arrière-fond elle aussi d’une compromission de
    son auteur avec le régime nazi, fut néanmoins largement applaudie et source
    d’inspiration pour nombre d’intellectuels au cours du dernier siècle (doit-on vraiment se
    réjouir de sa critique de la notion de racisme dans la « philosophie » nazie ?).177

    Les choses ne sont pas si simples, quand on pense également à la controverse sur
    Hannah Arendt, dont la relation avec Heidegger (jusqu’à sa mort) est bien connue, en
    rapport avec son intervention dans l’affaire Eichmann (« la banalité du mal », qui n’est
    pas la banalisation du mal).178 179 Faut-il, dès lors, brûler l’oeuvre de Hannah Arendt ?
    Pas de l’avis de Marcel Gauchet, notamment, qui y perçoit une force inspiratrice.180

    L’appui à la fois bienveillant et critique qu’un Finkielkraut et un Bensussan (voir leurs
    interventions respectives au colloque) prennent sur Heidegger à l’instar de Levinas,181
    182 pour passer selon la formule consacrée de l’étant à l’être puis à l’autre (ni « maître
    de l’étant », ni « berger de l’être », ni « seigneur de la terre », mais « gardien de son
    frère » ; Finkielkraut aura terminé sur la perte de l’être et de l’autre, et le sens de
    l’« altérité de l’être »), est en revanche un encouragement pour ne pas trop vite se
    défaire, dans un élan de rejet intégral, de l’oeuvre heideggérienne tout en la contestant
    et en la dépassant. Et si on a envie de mettre en perspective en la critiquant l’oeuvre de
    Levinas, qu’on le fasse, et ainsi de suite.183 184

    L’étude de la controverse Heidegger-Buber (qui fut également abordée au colloque),
    plus précisément de la critique bubérienne du « Mitsein » heideggérien, nous fait plus
    avancer que la diabolisation ou la tabouisation de l’oeuvre heideggérienne comme
    telle.185 186 Il en est de même de la confrontation des pensées de Rosenzweig et de
    Heidegger.187 Ou encore de celles d’Ernst Bloch et de Hans Jonas.188 189

    Qui n’est pas contre est pour

    Heidegger, j’aime, j’aime pas. Nombre de commentateurs se bornent au classement
    manichéen de leurs lectures sur le sujet : si l’auteur ne condamne pas sans nuances et
    sans réserves l’homme et son oeuvre, c’est qu’il est heideggérien si pas fasciste, et
    inversement, s’il n’en fait pas l’éloge, c’est qu’il fait injustement un procès d’intention à
    l’homme et qu’il n’a rien compris à son oeuvre. Comme s’il fallait de toute urgence
    choisir son camp.

    Je ne suis ni heideggérien (qualificatif que Heidegger lui-même avait tourné en
    dérision) ni antiheideggérien, ni par principe ni par conviction ni pour toute autre raison
    d’identité ou d’appartenance. Et ce fut dans le sens d’une mise en perspective des
    déterminants du débat que j’ai entendu les intitulés des conférences du colloque
    respectivement inaugurale d’Alain Finkielkraut (« comment ne pas être
    heideggérien ? ») et conclusive de Bernard-Henri Lévy (« comment peut-on être
    heideggérien ? »). Si je me distancie de tout ce qui dans la pensée, dans l’action et
    dans l’oeuvre de Heidegger puisse relever de l’idéologie nazie et du ressentiment
    raciste, il ne m’est pas devenu entièrement clair, au terme du colloque et au fil de mes
    lectures non encore achevées à ce jour, ce que cela signifie par voie de conséquence,
    concrètement et ultimement.

    Cela dit, je suis pour l’instant davantage sceptique qu’enchanté. Mais quoi qu’il en soit,
    je pense qu’il ne suffira pas de rejeter l’oeuvre heideggérienne comme mauvais objet,
    de la forclore, comme pour en finir une fois pour toutes. Comme déjà évoqué, ce n’est
    que par le biais du difficile travail de confrontation avec elle qu’il sera possible d’en tirer
    les leçons qui s’imposeront, soit, un jour, de la ranger à sa juste place dans l’histoire de
    la philosophie et du nazisme. Et les oeuvres des philosophes qui se seront frottés à elle
    (au cours du dernier siècle, nul n’aura pu faire l’économie d’une « explication » avec
    Heidegger, selon le mot de Derrida)190, ne sont pas à rejeter du simple fait de leurs
    références heideggériennes, mais à analyser en détail quant à leur contenu.

    L’écart interpellant et toujours énigmatique, au demeurant, quoiqu’encore davantage
    rétréci depuis la parution des « Cahiers noirs », entre la compromission de Heidegger
    avec le nazisme et la pensée du philosophe, est ce avec quoi la philosophie doit « se
    débrouiller », pour reprendre les termes de Barbara Cassin.191

    Je partage par ailleurs amplement la position fort utilement soutenue lors de la
    conférence de clôture du colloque par Bernard-Henri Lévy (publiée sur le site de la
    RDJ).192

    Le débat sur Heidegger est d’abord celui sur ses conditions de possibilité, sur les
    termes dans lesquels ce débat serait à formuler afin qu’il puisse avoir lieu. Les
    nombreuses contributions intéressantes du colloque, que je n’ai pas toutes pu aborder
    – loin s’en faut – dans le cadre de ces commentaires, mais dont il conviendra de
    creuser la lecture lors de la publication des actes (ou l’écoute lors de leur mise en
    ligne), permettront sans doute d’en cerner un peu mieux les contours.

    Le mot d’une fin qui n’en est pas une

    Il est désolant de constater qu’à un moment où des intellectuels débattent à bras le
    corps sur les mystifications, les survivances et les récurrences de l’antisémitisme du
    XXe siècle, les intolérances et les violences identitaires, ethniques, religieuses,
    communautaires, etc. de toujours, quoiqu’en partie reconfigurées, sont à la une de
    l’actualité, en Europe comme ailleurs dans le monde, comme si l’histoire ne nous avait
    rien appris.

    Paul Hentgen
    15.02.2015

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  2. Madame, Monsieur,
    J’ai eu le plaisir d’assister au colloque sur Heidegger et . J’ai beaucoup apprécié la conférence de clôture de Bernard-Henry Lévy, résumée ci-dessus. Je comptais d’emblée suivre son appel pour envoyer des commentaires pour publication, mais pour finir, j’ai rédigé un long article sur la question. Est-ce que je pourrais vous le transmettre, et, dans l’affirmative, par quelle voie? Merci par avance pour toute réponse de votre part et félicitations pour l’organisation du colloque.
    Meilleures salutations
    Paul Hentgen

  3. Le monde n’a pas attendu Hitler pour balayer d’un revers de la main l’idée d’un genre adamique enraciné dans l’appareil psychique de la personne humaine car irréductiblement individuant, irréductiblement auto-esclavagiste, irréductiblement libre de profiter du divan de l’auto-analyse dès l’instant que la Tête de mort des unités ne s’est pas mise en travers de la porte de sa moissonneuse-rêveuse. La Banlieue Est de l’Europe est à feu et à sang. Il serait temps de se soucier du fait que la mise en place d’un superplan banlieue à x milliards de dollars nous interdirait jusqu’à l’éventualité d’un bâclage dudit superplan. Et par bâclage, j’entends cette forme d’impartialité postcollaborationniste que l’on instaure çà et là entre la liberté et le fascisme, entre Rushdie et l’homme qui, en sa présence, ne peut pas réprimer son réflexe d’obéissance à l’ordre ambiant de se lever de sa chaise, les yeux injectés de sang, prêt à écrabouiller la face qui ose cracher sur ce qui, somme toute, n’est qu’une image que l’homme s’est faite d’une réalité dépassant de très loin son entendement.
    Tous ceux qui ont marché, en 2012, contre le djihadisme et l’antisionisme (prudemment rebaptisés racisme et antisémitisme) pensèrent tout bas ce que la survivante Loridan-Ivens eut le courage de dire tout haut, à savoir que les attentats de janvier, s’ils s’étaient résumés à l’exécution sommaire des coupables nés de la porte de Vincennes, n’auraient jamais mobilisé 4 millions de Français considérant qu’il se serait agi là d’une énième exportation d’un conflit israélo-palestinien qui, non seulement, ne les concerne pas, mais commence, sérieusement, à leur taper sur le système. Contre cela, je ne peux que partiellement m’inscrire en faux. Car la prise d’otage de l’Hyper Cacher opposa bien des Français d’origine judéenne à de nouveaux nazis. J’ajoute que la fusillade de Charlie Hebdo fut elle aussi, et ce n’est pas les martyrs de la libre pensée qui me contrediront, une confrontation exemplaire entre un réseau de résistance antifasciste et la Nasserjungend.
    — Non, non.
    — Si, si.
    — Sissi est laïque!
    — Erdogan est laïque.
    — L’Égypte a fait la paix avec Israël en 1979.
    — Les Palestiniens ont fait la paix avec les Israéliens en 1993.»
    Mais ne vous méprenez pas. Ce qui ne vous allonge pas une droite peut très bien vous prolonger par votre gauche. Aussi, prenez garde à la première marche que représenterait, pour le plus rapide des prétendants à la succession mahométane, la reconquête de l’Ithaque juive. Israël est une porte ouverte sur l’Occident. Une porte par laquelle passeraient — sur le corps du monde arabe — et avant même qu’ils n’aient pu célébrer leurs noces incestueuses précipitées, les deux frères ennemis que sont pour nous le panarabisme et le panislamisme armé. De l’aigle impérial du drapeau palestinien au croissant sunno-chiite finançant sa guerre sainte, il n’y a que Boniface pour croire aux intentions pacifiques du Désaxe, à moins que l’antipape du pacifisme ne nous réserve une petite quenelle à la Bloemfontein 2010, allez savoir…
    Contrairement à l’immaculante préconception, et ce jusqu’à la dernière fraction de seconde avant la sublimation des temps, la division fait la force. Je vous propose donc de vous éclabousser au-dessus du Déluge. Je vous propose de faire monter dans l’arche l’animalerie totem au grand complet. Je vous propose, à vous Arabes, musulmans ou non, vous musulmans, arabes ou pas, de ne plus minorer l’influence du puissant organe de contre-propagande qui s’offre aux recycleurs des vies à un instant de notre histoire où quelques uns d’entre nous commencent de se demander si le cœur de la liberté, qu’ils feignent d’avoir conservée intacte, ne continuera de battre qu’au sein d’une société secrète éclairée loin du monde… le plus loin possible… pour combien de temps… encore ici… avec moi… où çà… quand suis-je…
    Soros a fui la barbarie stalinienne après avoir miraculeusement glissé entre les bottes d’Eichmann, lequel architecte de la Solution finale avait fait déporter 400 000 de ses compatriotes, et quelque chose me dit qu’il n’a pas oublié la semi-dictature de l’amiral Horthy et son antisémitisme hitléro-compatible. Quelque chose me dit que la promulgation du numerus clausus des Juifs sous le royaume sans roi remuera toujours l’adversaire viscéral de l’Apartheid, hier en Afrique du Sud, aujourd’hui en Poutinie centrale. Miser sur l’Euromaïdan représente pour lui un risque de naufrage sagement verrouillé, une chance de remise à flot éclairée par son estimation de la valeur de dépression qu’attribue aux libertaires le semi-diktat des rois sans royaumes, gibier de potentiel prédestiné à gésir debout, lapins de garenne dans les phares de l’EnTube. Si la plupart d’entre nous sont nés après lui, son vécu en a pénétré quelques uns qui ne demanderont pas à repasser par la première moitié du XXe siècle pour admettre qu’une gestion terroriste du Produit international brut ne sauvera pas les travailleurs de tous les pays. À tout le moins, la balançoire totalitaire aura mis un terme à notre valse hésitation concernant les causes du malaise dans la citoyenneté. L’injustice procède de l’injuste et la justice du juste. Et la misère ne fournit aucune garantie d’accroissement de l’indice de discernement. La réduction de l’homme à la terre qu’il peuple est une négation de ce sur quoi s’arc-boute notre méta-État : la libre entreprise des fouilles de l’inconscient collectif. L’intérêt-général-roi tue l’intérêt-général-citoyen. En cela, et parce que la mainmise du citoyen-roi sur les finances mondiales achèverait de dérégler le jeu démocratique, on peut dire que le populisme est l’ultime forme de ploutocratie.
    L’arrivée en force de la gauche radicale au sein d’une assemblée supportant la présence, dans ses rangs, de 18 députés néonazis ne devrait nous rendre ni béats ni malhonnêtes. Nous nous en réjouirions sans doute si elle ne nous rappelait pas, si violemment, l’affrontement arithmétique des deux totalités nazies et soviétiques. Désormais aux affaires, Varoufakis va pourvoir mettre fin à des années d’austérité à l’allemande. À lui de nous prouver que misère ne rime pas forcément avec antisionisme et qu’athéologie de la libération ne procédera pas, comme chez le nucléarisateur du chef spirituel des Aryens, d’une replanification de la conférence de Wannsee. Nous attendons avec impatience qu’il nous montre le chemin.
    — Pourquoi voulez-vous qu’un lecteur assidu de Chomsky se sente concerné par l’antisémitisme?
    — Comment voudriez-vous que les Nations unies organisent, par les forces de l’être ou la force des choses, une séance plénière exceptionnelle sur la montée de l’antisionisme dans le monde?»
    Entre les continents à la dérive, Charlie et la chocolaterie ukrainienne, loin d’incarner le diable de notre temps, symbolisent la victoire remportée par un démocrate sur la Kolyma et la Shoah par balles mais aussi la grenade Svoboda qui, merci à lui, explosa à la gueule de l’électorat néonazi lors des élections du 25 mai dernier. Le superplan de sauvetage de l’Ukraine ne peut se permettre un geste incontrôlé de l’esprit qui engendrerait l’avalanche de trop, celle des nanoplans Marshall successifs nous condamnant à observer, vaincus par nos petites lâchetés, l’inexorable radicalisation des nations. L’Ukraine s’est libérée de la double barbarie du communisme et du nazisme et ce n’est pas la libération du camp d’Auschwitz par une Armée rouge ayant initialement parié sur la paix germano-soviétique qui nous fera fermer les yeux sur ses crimes parahitlériens. Désormais, il nous appartient, à nous Européens, de préserver ce que l’Ukraine ne serait jamais parvenue à sauver sans notre soutien conscientiel. Sa victoire contre le froid sera notre victoire.

  4. Cher Bernard-Henri Lévy,
    oui, c’est exactement sur ce « grand tournant » de la culture contemporaine qui nous devons nous interroger, car Heidegger, comme vous l’avez bien montré, a influencé une grande partie de cette culture (et pas seulement française).
    Nous devons le faire, parce que nous devons nous interroger sur les raisons profondes pour lesquelles nous n’avons pas été capables, dans les décennies précedentes, de faire obstacle au retour de la xénophobie, du racisme et de l’antisémitisme alors qu’il émergeait, et qu’il est devenu une question sociale et politique dramatique aujourd’hui.
    L’antisémitisme (désormais manifeste chez Heidegger dans les Cahiers noirs), est indiscutablement une forme de racisme. Donc, il faut comprendre s’il y a aussi du racisme caché (bien entendu, pas seulement biologique) dans la conception anti-humaniste de Heidegger, à partir d’Être et temps.
    Et il n’est pas vrai que nous n’aurions pas le choix. Parce que si nous découvrons du racisme caché dans cette conception anti-humaniste (et inhumaine), nous pouvons la refuser et continuer à chercher au-delà de « la « limite » » kantienne, de la “ totalité” hégélienne ou de la reprise “bergsonienne” ». Ou bien, pensez-vous que nous devrions nous résigner à ce racisme en tant que « verité de l’Estre (Seyn) » ? Dans ce cas, il serait vrai que désormais « seul un dieu peut nous sauver »… mais je ne le pense pas du tout.