Curieux hasard de l’existence, le nouveau roman de Justine Lévy, La gaieté, paraît au moment où la France a le cœur lourd. Dimanche, ils étaient des millions à marcher pour exprimer leur peine mais également pour refuser de céder au malheur, à la tristesse et au désespoir… Dans ce contexte pesant, la littérature et plus particulièrement ce quatrième roman de Lévy arrive comme souvent au bon moment : lorsque les mots doivent précéder l’action.
La gaieté. Six lettres pour contrer le vertige. Avec sa couverture bleue nuit et son titre en forme de slogan, le livre de Justine Lévy vous toise avant même de l’ouvrir. D’emblée, il met le lecteur au défi : la gaieté, vaste programme… Et il interroge : les bons livres, les belles histoires, ne sont-ils pas ceux qui s’écrivent sur les cendres du désespoir ? Justement, par le biais de son personnage alter-ego de Louise, c’est bien son combat contre la tristesse que Justine Lévy raconte. La tristesse, un terrible mal qui ronge son personnage depuis des décennies, plus particulièrement depuis son enfance passée entre la France et la Malaisie. Une jeunesse aisée mais instable, ballottée entre une mère extravagante et excessive et un père perpétuel guérisseur du monde et de sa fille, indiquant le Nord tel une boussole. Après des années de tourments savamment entretenus par de méchantes belles-mères, toutes prêtes à faire sombrer la Louise adolescente, la jeune fille grandit. Au fil du temps et des romans, elle devient d’abord adulte (Le Rendez-Vous, Plon 1995), puis femme (Rien de Grave, Stock, 2004) et enfin mère (Mauvaise Fille, Stock, 2009). C’est justement au moment où elle tombe enceinte que Louise mesure l’urgence de devenir gaie. Tous les jours et tout le temps. Devenir gaie comme on devient riche, en prendre la décision et ne plus jamais changer d’avis. On le devine rapidement, cette résolution féroce est pratique en ce qu’elle permet de masquer la nostalgie et les angoisses, mais elle révèle également plusieurs failles psychologiques. Cela donne, en début de roman, ce passage éminemment révélateur du style et des obsessions de l’auteur : « (…) le plus urgent pour mes futurs enfants c’est de n’être plus triste et d’apprendre à être gaie, voilà ce que j’ai pensé. Même quand Maman est morte, je me suis interdit d’être triste. J’étais enceinte d’Angèle et la décision était prise, irrévocable, sans appel, non absolu à la tristesse, nein, raus, verbotten, oui en effet j’ai pris allemand première langue au collège, c’était une décision de papa qui allait contre l’avis de maman pour qui, avant d’être la langue des meilleures classes et des meilleurs profs, l’allemand était d’abord celle des nazis, du coup j’ai fait sept ans d’allemand pour ne pas désobéir à papa mais j’ai eu quatre au bac pour faire plaisir à maman, papamaman, mamanpapa, voilà comment on rate sa vie, à vouloir toujours ménager papamaman, maintenant je ne ménage plus personne, je fais ce qui me plaîtt et j’ai choisi de ne pas être triste de maman parce qu’il n’y a pas de petite ou de grande tristesse, de tristesse autorisée et de tristesse buissonnière, c’est comme quand on arrête la cigarette, il ne faut plus y toucher du tout, ça doit être radical, voilà. »
Avant de décréter un beau jour que l’on commence à être joyeux, il faut avoir été profondément triste, s’être laisser-aller au piège de ce mal qui ronge jusqu’à vous éclipser complètement. Il faut avoir eu envie d’en finir peut-être, il faut avoir été tourmenté, hanté par la nostalgie. Bref, il faut avoir souffert et bien connaître les racines de cette souffrance. C’est ce que nous enseigne Louise la narratrice qui, entre autres conseils, recommande également de se rapprocher des personnes qui cultivent la joie de vivre. Justine Lévy écrit à ce titre : « J’aime les gens gais, je me colle à eux, je pars en vacances avec eux, je me branche sur eux comme sur une prise de courant (…) ». Déjà présent dans son roman précédent, Pablo devient dès lors incontournable. Avec lui, Louise met au monde deux enfants et subitement tout change. Moins d’ego, moins d’ambition, on ne vit plus pour se regarder le nombril mais pour penser chaque minute à celui de ses propres enfants. Voilà ce que raconte la gaieté : la sortie du tunnel, le cheminement vers la vie de ceux qui respectent les codes. Le décentrement également.
Avec ce quatrième livre, Justine Lévy poursuit en fait l’œuvre entamée avec son premier roman : comprendre une mère qui souvent oubliait les rendez-vous qu’elle fixait à sa fille, lui redonner vie en écrivant ses souvenirs mais aussi parler du père sous un jour différent. Si l’on s’amuse par instants à débusquer le réel de la fiction, on sait depuis Mauvaise Fille que la réalité parallèle décrite par Justine Lévy laisse la part belle au personnage de Louise. C’est d’ailleurs une des armes de l’auteur : cette écriture alerte, moderne et scandée qui donne l’illusion de la transparence. La véritable Justine Lévy dévoile pour mieux cacher…

Justine Lévy, La gaieté, Éditions Stock, 2 janvier 2015, 216 pages