Buenos Aires sous mes yeux (2). A quelques mètres de l’avenue Alvear, au nord des parcs de musées où des domestiques assermentés promènent des dizaines de chiens par le moyen d’une grande laisse qui se ramifie, donnant au préposé canin un air terrible de viking hirsute, de Hun cruel égaré dans ces bosquets proprets, à quelques mètres des palaces aux cocktails délicieux, à quelques mètres de là, s’étend, poussiéreuse, capharnaïque, la favéla de Villa 31. Oh, ce n’est pas une si terrible favéla que cela. Elle se rénove, s’embourgeoise et son cas serait réglé depuis bien longtemps si elle n’était pas sous l’administration concurrente de la Mairie, de la Région et de l’Etat, c’est à dire à l’intersection exacte des trois sphères de pouvoirs des plus éminents personnages de la politique argentine, la Présidente, son successeur désigné et chef de la région portenienne (c’est-à-dire de Buenos Aires), et l’adversaire de ce dernier à la future présidentielle, qui n’est autre que le Maire de la Ville. Mais la Villa 31 subsiste, et il faut s’imaginer 30 000 habitants entassés derrière les grandes verrières de la gare, entre des voies ferrées lugubres, des containers couleur rouille, derrière des bretelles d’autoroutes et le silence des chantiers morts. Des garagistes vendent des pièces détachées sur des planches vermoulues ; les rues de deux mètres de large laissent à peine passer des enfants aux regards tristes. Une vieille femme surgit de sa maison, comme une murène de son rocher, pour vous vendre n’importe quoi, des choses, un ventilateur, des chaussures, à boire, mais dites-moi donc, donnez-moi votre prix je vous en donne la moitié. C’est un bazar d’Orient, une casbah, un souk infini, un des campements poussiéreux d’une armée disparue, les maisons sont des cubes aux briques rouges, piquetées de fils de fer, draps aux fenêtres, des chiens viennent siffler la venue d’une tempête, d’un automne, d’une fin du monde, mais vous courent après parce qu’eux sont heureux, dans ces gravats et ces parpaings qui poussent dans les venelles comme des bolets après une pluie champêtre. Curieuse bordure du centre ville, pagaillique et misérable.
Il y a de l’arrogance un peu surjouée à  Buenos Aires : de même qu’un Hadrien dans sa Villa Tivoli se faisait amener les merveilles de tous les royaumes de l’Empire, la capitale argentine aligne tout ce qui pourrait éventuellement lui apporter le respect du maître du monde en vacances aux tropiques, mettez-moi donc un symbole de puissance occidentale à tous les coins de rue, je veux Broadway, je veux l’Avenue Montaigne, je veux la City, je veux New York à ma fenêtre. Il y a surtout, un extravagant mélange, dans cette ville plane et où les quartiers se déploient un à un, quelque chose de douloureux et de contradictoire, un orgueil, une folie, quelque chose d’irrésolu qui laisse mélancolique et imparfaitement heureux. Et puis, cela s’en va, un soir que vous traînez Plaza San Martin, qu’un ciel d’un mauve de parfum enveloppe chacun des gros immeubles, le soleil se couche et Buenos Aires, simplement, est belle et pure, se résignant, réconciliée, le vent frais efface ses remords et encourage son crépuscule, elle redevient, violette et enfumée par les nuages, une ville de héros aventurier, de reporters détectives, d’agents secrets ou de grooms de bande dessinée, une ville qui tout simplement, n’existe pas, ne semble pas exister, est l’autre nom de la sud-Amérique de roman-feuilleton, avec des ambassades, des colonels à monocles, une loge d’opéra, un contact à deux heures sur le banc près de la grosse rotonde, il lira un journal et aura des lunettes à verres fumés, des cafés et des dictatures imbéciles des prisons desquelles on peut s’échapper pas trop difficilement, à condition d’avoir une complice belle et maligne, un général défroqué qui arrachera sa chemise blanche pour bâillonner le gardien, la ville des attachés case et des documents photographiés la nuit avec un stylo-caméra par notre taupe au ministère. Et une ville qui n’existe pas vous déçoit forcément, comme le fait la vie sans la littérature.
Quand l’Argentine marche sur la dette. C’est la grande affaire qui, depuis l’Europe, agite l’Argentine. Cette histoire de dette que l’on n’a pas payée en 2001, que tout le monde avait oubliée, mais qu’un juge américain (la presse argentine en montre une photo ridicule, on dirait un gnome frappé d’adultère, honteux, laid, se protégeant le visage comme un épicier publiquement reconnu d’escroqueries sur les sucettes qu’il vendait à des enfants innocents) a, en août dernier, décidé de remettre en question, sur la pression de fonds vautours, ces entrepreneurs de faillite dédiés au rachat d’actifs pourris, car émis par des États en défaut, dont ils obtiennent le remboursement après des années et des années de guérilla judiciaire. Un jugement qui oblige le Trésor à rembourser intégralement une armée de créanciers assoiffés ? Dans n’importe quel autre pays, ce serait la première lettre et le dernier mot de chaque conversation. Je m’étonne que toutes les historiettes annexes de la vie parlementaire éclatent, au son des grandes symphonies, à la une des journaux. « Oh vous savez, en Argentine, les crises financières, nous en avons l’habitude » me dit un Ambassadeur en retraite, un diplomate rusé qui vous montre sa Légion d’Honneur et ses autographes d’écrivains, n’importe quoi, je vous en prie, qui puisse le faire parler de quelque chose d’un peu plus consistant que cette banale affaire de dette. Et de fait, il n’a pas tort. D’abord, toute l’affaire va se dégonfler en janvier prochain, puisqu’une certaine clause, condamnant l’Argentine à indemniser non seulement les plaignants du tribunal de New York, mais encore tous ses créanciers, même ceux qui avaient accepté une ristourne monstrueuse, cette clause va tomber dans quelques mois. Et puis, après les élections, n’est-ce pas, les choses seront différentes. « La dette, ce n’est pas ce qui préoccupe les Argentins », m’explique encore Fabian Perechdonik, qui dirige Poliarquia, un think thank reconnu. Son bureau donne sur une place en marbre, c’est un loft de communicant, décoré d’assistants et de tables de réunions. Lui est un analyste madré, qui vous propose sur le même ton du café ou des statistiques pour continuer la conversation. Et, Perechdonik me montre, sondage à l’appui, comment l’insécurité, par exemple, est le souci numéro un de ses concitoyens. C’est un homme enjoué et amical, il peut vous disséquer pendants des heures ce que son peuple pense de Cristina leur présidente, qui dispose malgré une lente érosion depuis 2011 d’un gros tiers de fidèles. Et l’on voit, dans tous ces sondages, comment cette affaire de dette a été propulsée sur le devant de l’arène, comme un spectateur éberlué est appelé sur scène par un magicien flamboyant lors d’un tour demandant la participation du public, comment les Argentins qui étaient de l’avis, en majorité, comme tous les partis d’opposition, selon lequel il fallait payer cette dette, ont été travaillés au corps par leur Présidente, qui de discours en discours, a fait de cette cause quelque chose de sacré, l’Argentine contre le Mal, Cristina contre Ces Gens-Là, le combat de l’Archange contre le Serpent dans le ciel de la terre, mille ans après l’Apocalypse, et avant la venue, si Dieu le veut, du royaume de lait et de miel. Au final, comme tout bon analyste politique, Fabian Peredochnik ne veut pas que vous le citiez, mais vous laisse ses documents ; il est excessivement sympathique mais un peu flou quand il faut répondre à des questions ; et puis, comme tout Argentin de la classe dirigeante, il finit immanquablement par vous montrer des photos où il sourit, radieux, tout à côté du Pape. J’ai vécu bien des fois, à Buenos Aires, cette scène, mais oui bien sûr, le pape François vient de notre ville, je le connais mais comment donc, un homme simple !, vous n’y pensez pas, vous avez un instant, voilà c’est moi, vous voyez, un peu plus grand qu’à la télévision c’est vrai, et d’un drôle ! Je repars du bureau de Peredochnik songeur, avec un goût de maté et une odeur d’inachevé. Les analyses disent qu’en somme une majorité d’Argentins voudrait le kirchnerisme mais sans les Kirchner, quelle logique à tout cela ?  « Mais après tout c’est un peuple catholique qui croit bien en l’Immaculée Conception, comment voulez-vous les comprendre ? » me dit, refermant son album de souvenirs papaux, Fabian Peredochnik.