Le Vin des morts, le roman que Roman Kacew, qui n’est pas encore Romain Gary, commence à rédiger pendant ses études de droit à Aix-en-Provence, est un livre qui aurait mérité un éditeur. On est en 1933, Kacew/Gary a dix-neuf ans, et il met dans ce premier long texte toutes les angoisses, les espérances, et les fulgurances qui plus tard nourriront son œuvre, et sa vie. Le Vin des morts, au titre retourné d’ « eau de vie », a été écrit avant la seconde guerre mondiale. La société qui sert de toile de fond au roman est encore celle de la guerre de 14. Mais à le lire aujourd’hui, cent ans après la naissance de l’auteur et l’irruption du premier conflit mondial, le lecteur se prend comme une gifle quelque chose de l’Humain éternel, diablement contemporain et universel. C’est ce que l’on appelle le génie de la littérature.
Peut-être que Romain Gary n’a jamais cessé d’être ce jeune homme de dix-neuf ans rédigeant son premier roman. Sous toutes les latitudes, sous tous les pseudos, et sous les différents costumes qu’il a portés, Gary brasse une colère rentrée teintée de pur espoir. Dans son éclairante présentation, Philippe Brenot revient sur l’histoire du manuscrit de ce premier roman non publié, sur les influences littéraires du jeune Kacew de l’époque, et sur les échos que ce premier texte éveille à la lecture de l’œuvre entière, et singulièrement sur celle d’Émile Ajar. Le manuscrit : comme souvent avec Gary, il faut s’en remettre à l’amour. À une histoire d’amour. Le manuscrit a été offert en 1938 par Gary à la femme qu’il aimait, la Suédoise Christel Söderlund. Une femme libre pour l’époque, mariée et mère d’un petit garçon, en instance de divorce, reporter sur le terrain à l’heure de l’Anschluss. Gary lui offre le manuscrit en témoignage d’amour. Les influences sont celles d’un jeune homme grand lecteur et grand imaginatif : les Russes – Gogol surtout –, Poe, un peu de Jarry, beaucoup d’expressionisme. Les échos sont, d’après Brenot, typiquement ajariens. Les quatre romans signés Ajar seraient des variations autour de thèmes ébauchés dans ce premier roman. Mais Ajar contamine l’œuvre publiée sous le nom de Gary… Dans cette œuvre-là,  tout est dans tout, tout est dit sous tous les pseudos. Clair de femme aurait pu être signé Ajar, et l’Angoisse du roi Salomon publié sous le nom de Gary. Brenot, lui, suggère et montre de façon quasi irréfutable que Gros-Câlin et La Vie devant soi sont en germe dans le premier roman de Roman Kacew ; que le nom, bien établi, de Romain Gary, n’est qu’un épisode dans la vérité romanesque et littéraire de Kacew/Ajar – qui sont un seul et même écrivain : le jeune homme, et l’homme vieillissant retrouvant sa jeunesse et sa liberté d’écriture.
Que raconte Le Vin des morts ? En fait, le roman ne raconte rien. En tableaux successifs, à peine reliés les uns aux autres, Le Vin des morts montre la vie des morts. Nous sommes dans un souterrain, parmi les squelettes. Nous voyons l’après-mort par les yeux du candide Tulipe, tombé sous la terre du cimetière dont il a escaladé la grille, ivre-mort. Chevalier errant à sa manière au royaume d’outre-tombe, Tulipe voit et entend des scènes auxquelles il ne participe pas toujours, et auxquelles il ne comprend pas grand-chose. Ces scènes forment une danse macabre drôle et terrifiante. Les ossements s’animent et parlent, fréquemment sur le mode provocateur, érotique, scatologique. C’est la grande liberté de la mort : on ne craint plus rien. « C’est la chose la plus drôle que j’ai entendu depuis que je suis mort » (p.52). Plus loin (p.180) Tulipe osera l’expression « nu comme un vers », expression à la fois réaliste et drolatique dans le contexte. Le Vin des morts frappe là où ça fait mal et où ça fait du bien à la fois : en plein cœur de ce qui fait l’Homme – sa condition, sa solitude, l’incompréhension du monde qu’il a forgé et qu’il subit. Et comme dans l’œuvre de Gary tout est dans tout, il faut aller relire aussi La Danse de Gengis Cohn. Qui, dans son titre et son propos, évoquait – revenait sur – la danse macabre.
Tulipe… C’est donc un dénommé Tulipe qui se retrouve au fond des souterrains dans Le Vin des morts. Mais Tulipe, on le connaît. Il (ré)apparaît en 1946, dans le deuxième roman publié de Gary, tout juste après Éducation européenne. Dans Tulipe, Tulipe est un ancien déporté qui vit à Harlem. D’un cynisme bouleversant, ce roman est une espèce de texte post-apocalyptique – nous sortons des horreurs du nazisme –, un composé de foi en l’Homme et de terreur de l’homme. Le ton du roman Tulipe nous vaut un coup de poing à chaque phrase. On ne prendra ici qu’un exemple : « Noir, ou nègre. Se dit également : juif. Terme général désignant des êtres inférieurs issus du singe. En anglais : shit-eaters. Divers produits chimiques avaient été inventés afin de les éliminer et de protéger les récoltes. Connus également sous le nom de phylloxera ». Gary fait passer son personnage de Tulipe de l’après-guerre de 14-18 à l’après-guerre de 39-45. Et nous, lecteurs, découvrons aujourd’hui ce glissement d’une horreur à l’autre.
Tulipe… C’est aussi le nom d’une révélation. Dans Vie et mort d’Émile Ajar (Gallimard, 1981), Gary note : « Tout Ajar est déjà dans Tulipe ». C’est bien Tulipe, ce personnage né en 1933 à Aix-en-Provence, repris en 1946, et dont la métamorphose n’est qu’apparente – le ton, la non-distanciation empathique – qui nous guide, nous, lecteurs, dans les méandres du monde romanesque de Gary. Mais Romain Gary est aussi – avant tout ? – une construction. Nous ne savons pas dénouer la pelote à peu près inextricable que nous a léguée Roman Kacew. Tout ce que nous en comprenons – et c’est immense –, c’est que la tendresse est désespérée. Et le désespoir, sans doute, immensément tendre.
Dans Le Sens de ma vie – le dernier grand entretien que Romain Gary accordera avant de mettre fin à ses jours – on lit : « J’ai soixante-cinq ans, et je ne puis donc rien prévoir en dehors du rétrécissement de l’horizon à tous les points de vue et simplement je constate, au fur et à mesure que j’avance dans la vie, un certain phénomène de l’éternel retour en ce sens que ce que je considère comme acquis est redécouvert par les nouvelles générations » (p.93). C’est tout Gary, ça : nous interpeller, par-delà les souterrains de la mort, et nous mettre face à notre réalité immédiate. Mais sous le propos ironique, et au-delà de la boutade de retournement qui est la marque de son désespoir allègre – disons-le ainsi – et de sa lucidité humanistico-humaine, Gary semble aussi nous faire un clin d’œil : ce que redécouvrent les nouvelles générations – et les anciennes… – avec Le Vin des morts, c’est non pas la naissance d’un écrivain, mais sa permanence. On n’écrit que ce que l’on est, que ce l’on croit et veut croire, à 19 ans ou à 65. Gary, ou la permanence.

Romain Gary, Le Vin des morts, Gallimard, 20 mai 2014, 218 pages

Romain Gary, Le sens de ma vie, Gallimard, 20 mai 2014, 112 pages