Hommes entre eux : Caliban, Charles, Alain, Ramon, et, de loin en loin, D’Ardelo. Une bouteille d’Armagnac, la ronde statuaire des reines au Luxembourg, des vestes blanches de serveurs, une plume qui volète. Une star qui, la bouche pleine de gâteau au chocolat, proclame que « la vie se nourrit de la mort ». Une employée de maison portugaise qui tombe amoureuse d’un serveur de passage, tandis que le fantôme d’une mère encore vivante, mais déserteuse, dialogue avec le fils qu’elle n’a pas désiré. Staline à la chasse aux perdrix, Kalinine et sa prostate, les urinoirs du Kremlin, et Caliban qui demande « c’était qui, ce Khrouchtchev ? ». Le nombril exhibé des filles. Et par-dessus tout cela, tout ce monde du dernier roman de Milan Kundera : le « maître », qui dit « je ».

« Notre maître m’a apporté en cadeau ce livre-ci » (p.32) ; « Tu n’as jamais lu Hegel ? […] Notre maître qui nous a inventés m’a forcé jadis à l’étudier ». Le maître des personnages intervient et nous apostrophe : « Je me répète ? Je commence ce chapitre par les mêmes mots que j’ai employés au tout début de ce roman ? Je le sais » (p.49). Le maître intervient et ne s’excuse pas. Il crée, à partir du personnage d’Alain, la race des « excusards », ces êtres fins et doux qui se croient intrus, mais lui, il n’est pas un intrus. Il est, sous sa propre plume, le maitre d’œuvre revendiqué, celui qui manigance les digressions dans un texte qui n’a ni début ni fin, ni centre ni périphérie. Il donne à voir mais ne raconte pas une « histoire ». Il raconte, pourtant, des instants de vies entremêlées, que le lecteur savoure.

C’est une forme particulière du roman que nous offre Kundera dans son dernier livre. Disons plutôt une forme singulière. Lui qui soutient qu’il n’est de théorie du roman qu’appliquée à un seul romancier à la fois semble inventer dans La Fête de l’insignifiance un genre inédit. Une sottie puisant dans la philosophie et la vie-même. Une espèce d’entremés – ces divertissements qui se jouaient entre les actes d’une pièce de théâtre, durant le siècle d’or espagnol. Ou une partition musicale, comme un quatuor soudain dans la symphonie de l’Histoire contemporaine. Dans tous les cas, rien qui se rattacherait à un psychologisme plaintif. Dans le titre – qui commence, comme toujours chez Kundera, par un article défini qui tonne, La Lenteur, L’Identité, Le Livre du rire et de l’oubli… – l’ « insignifiance » est à prendre à rebours du manque de signification. Les conversations entre les quatre amis n’ont rien d’insignifiant : elles sont dispersées mais non décousues, s’appuient sur des motifs terriblement humains : la disparition de la mère, la petitesse des tyrans, le désir, l’absence d’individualité. Lorsque D’Ardelo, sans bien savoir pourquoi, s’invente un cancer et partage la mauvaise nouvelle, il est soutenu dans son faux combat contre la maladie par un Ramon glosant sur cette insignifiance et concluant qu’elle est « l’essence de l’existence ». Mais il faut lire, sans doute, cette sortie, comme une réflexion de circonstance dans le tourbillon de ces conversations dispersées – mais non décousues. Au tout début du roman, le même Ramon expliquait à Alain que l’insignifiance était libératrice. L’insignifiance qui nous fait passer inaperçu, mais qui n’est pas sans signification.

Le premier secret qui se cache au cœur du roman, c’est celui de la bonne humeur. Dans les toilettes du Kremlin, un Khrouchtchev en colère signait « le crépuscule des plaisanteries ». La bonne humeur est une qualité à retrouver, à transformer en bonne blague, quitte à en devenir victime : Caliban, qui se fait passer pour un Pakistanais ne parlant aucune autre langue que la sienne, se voit obligé de renoncer à une histoire d’amour. L’autre secret, c’est celui de la rêverie. Qui peut conduire à imaginer sa mère en costume de meurtrière, ou que Staline, venu faire un tour au Luxembourg, quitte le jardin en calèche, tandis qu’un chœur d’enfant entonne La Marseillaise. L’ultime secret est sans doute dans le désir de Charles d’écrire une pièce pour le théâtre de marionnettes. Non pour le simple plaisir de manipuler des personnages, mais parce que « personne n’a le droit de créer un homme à partir d’une marionnette ».

La bande bleue entourant le volume Gallimard est illustrée par un dessin de Kundera : un personnage borgne nous regarde et nous sourit ; dans la paume ouverte de sa main il fait sauter l’œil manquant à son visage. Il se dégage de ce dessin une paradoxale alacrité dans l’insolite du désespoir. Qui donne une piste de lecture, comme un clin d’œil phénoménal. La bonne humeur comme ligne de conduite.

« Charles et toi, vous avez inventé la farce de la langue pakistanaise pour vous amuser pendant des cocktails mondains où vous n’êtes que les pauvres laquais des snobs. Le plaisir de la mystification devait vous protéger. Cela a d’ailleurs été notre stratégie à tous. Nous avons compris depuis longtemps qu’il n’était plus possible de renverser ce monde, ni de le remodeler, ni d’arrêter sa malheureuse course en avant. Il n’y avait qu’une seule résistance possible : ne pas le prendre au sérieux. Mais je constate que nos blagues ont perdu leur pouvoir ». (p.96)

Milan Kundera, La fête de l’insignifiance, Gallimard, 3 avril 2014, 114 pages