Florence Hartmann qui, à l’aube de la chute de Srebrenica en juillet 1995, alerta en vain sur l’imminence d’un génocide, sait de quoi elle parle. Spécialiste jadis au Monde des Balkans, puis porte-parole du procureur du Tribunal Pénal International de La Haye pour les crimes en ex-Yougoslavie, poursuivie après l’avoir quitté par ce même TPI pour avoir dénoncé l’accord avec Belgrade sur l’impunité des commanditaires serbes de Karadzic et de Mladic, elle publie aujourd’hui un livre passionnant, Lanceurs d’alerte.

Ce livre-enquête est consacré à ces individus, gardiens improvisés de nos libertés publiques et privées, devenus, comme elle l’écrit elle-même, la mauvaise conscience de nos démocraties occidentales. A commencer par leur ancêtre à tous, Daniel Ellsberg, du Pentagone, qui, à l’été 1971, révéla, via le New York Times et le Washington Post, les mensonges d’Etat sur l’engagement américain au Vietnam. Suivi, vingt-neuf ans plus tard, de Bradley Manning, jeune soldat américain en Irak qui transmit la vidéo du massacre en 2007 par un hélicoptère US de civils irakiens, à Julien Assange, de Wikileaks. Qui, de juillet à octobre 2010, en diffusa les images sur la Toile ainsi que les milliers de câbles diplomatiques du Département d’Etat collectés par le même Manning. Tous deux suivis en juin 2013 du désormais célébrissime Edward Snowden, informaticien à la NSA, qui dévoila via les plus grands journaux occidentaux l’étendue planétaire des pratiques d’espionnage de la tentaculaire Agence de Sécurité Nationale américaine.

Au péril de leur liberté (Manning sera condamné à trente cinq ans de prison ; Julien Assange est confiné depuis deux ans dans l’ambassade d’Equateur à Londres ; Snowden est réfugié politique à Moscou), eux et d’autres, tous fils d’Internet, dénoncent, de l’intérieur, des institutions auxquelles ils appartiennent, les mensonges et falsifications des faits, les transgressions de la légalité, les activités illicites et les pratiques occultes dont ils ont été les témoins désabusés, divulgations urbi et orbi qu’est venue couronner la révélation de cet espionnage orwellien, jour après jour, par l’Amérique de Bush et, plus encore, d’Obama, des communications de centaines de millions de citoyens des pays démocratiques, avec la complicité tacite de leurs gouvernants respectifs, eux-mêmes sur écoutes de la NSA ! Toutes violations permanentes et en grand de l’Etat de droit et de nos libertés fondamentales, mais faites, nous affirme-t-on quand la vérité éclate, au nom de la sacro-sainte sécurité nationale et de la lutte internationale contre le terrorisme.

Traîtres à leur pays ou héros citoyens, les lanceurs d’alerte (en anglais whistle blower) ? Sycophantes ou modernes justiciers ? Maniaques de la transparence tous azimuts ou défenseurs de la démocratie par le droit de savoir, qui lui est consubstantiel ? Florence Hartmann convoque Montesquieu, Benjamin Franklin, la Déclaration des droits de l’homme de 1789, Georges Orwell, Alain, Hannah Arendt plus quelques autres, et sa démonstration est sans appel. A l’heure où la presse traditionnelle est en déclin, où les contrôles informatiques se multiplient, invisibles, sur nos vies, les lanceurs d’alerte sont les nouveaux garants de la démocratie contre toutes les corruptions commises au nom de la Raison d’Etat et les Big Brothers de tous acabits qui veillent malignement sur nous.

Si un droit d’alerte est reconnu aux Etats-Unis depuis 1863… pour protéger l’Etat contre les fraudes de ses fournisseurs mais non les citoyens de ses propres abus, si depuis les dénonciateurs internes de malversations financières sont rémunérés en proportion des amendes infligées, le Whistle Blower Protection Act de 1989, met expressément les agences de renseignement à l’abri des lanceurs d’alerte et eux à découvert. En France, en parallèle au scandale du Mediator révélé par la pneumologue Irène Frachon, la législation pour protéger les lanceurs d’alerte internes contre les pressions et les mises à pied progresse lentement, limitée à ce jour à la lutte contre la corruption et les fraudes, non sans soulever de fortes oppositions de la part de l’establishment étatico-politique et du monde des affaires. Les uns parlent de populisme, rappellent les millions de dénonciations anonymes sous l’Occupation, les autres de droit à la délation professionnelle, de caftage généralisé.

Elargissons le débat. Tout le monde surveillant tout le monde et balançant tout sur Internet, telle pourrait être l’essence de la dictature sans maître et sans visage du futur, qui n’aurait nul besoin de reposer sur des baïonnettes. Florence Hartmann cite Yann Moix : « La seule chose à laquelle les dictatures n’avaient pas pensé pour obtenir le maximum de renseignements sur les gens était la liberté.» La NSA ne s’y est pas trompée. Grands ou petits, nos secrets et nos silences sont ses ennemis, nos communications à l’infini ses alliés naturels. Pour son plus grand profit à elle et à d’autres institutions de surveillance panoptiques, la Toile qui permet tous les échanges fait non moins office de déversoir au grand jour pour les ressentiments, les calomnies, les haines, les rumeurs en tous genres. Comme la bocca del leone à Venise sous la Sérénissime, la Toile sert de boîte aux lettres universelle aux médisances, aux dénonciations, vraies ou fausses. Espace de liberté ou piège à miel ?

Bref, les lanceurs d’alerte seraient-ils comme ces graines saines engendrant par mutation génétique et changement d’échelle une plante dégénérée ? A leur corps défendant, ces porteurs sains ouvriraient-ils toute grande la voie au justicier (au délateur ?) qui sommeillerait en chacun de nous ? Laissons pour l’heure la réponse à Bernanos, que cite Florence Hartmann en exergue de son salubre et sobre ouvrage : « Il faut beaucoup d’indisciplinés pour faire un peuple libre. »

La réponse est à risque. Un risque qui en vaut la peine.

Florence Hartmann, Lanceurs d’alerte, Éditions Don Quichotte, 6 février 2014, 336 pages