Est-ce parce que le monde dans lequel il naquit a disparu ou bien parce qu’il achève bientôt sa sainte mission cannoise que Gilles Jacob a senti le besoin de se replonger dans ses souvenirs ? Difficile à dire… Reste que des affres de la Seconde Guerre Mondiale à la France qui gagne, du glamour du cinéma italien jusqu’aux ors de la République, le déjà mythique Président du Festival de Cannes à tout connu. Spectateur du monde, Jacob est un personnage de roman. Il est celui qui fantasme sur Yvonne de Carlo, Kim Novak ou Sophie Marceau puis, quelques mois ou des années plus tard, les rencontre. Il est un observateur des temps modernes, le témoin d’un siècle qui vécut fort, parfois trop peut-être… De ses souvenirs, l’acteur, réalisateur, producteur et écrivain, a fait un récit, les Pas Perdus. Il y livre, par bribes, à la façon de Georges Perec dans Je me souviens, ses réminiscences du monde d’hier et de demain, se souvenant tantôt de Françoise Dorléac puis de Wikipédia, de Fellini, de Lucky Luke, de Montand, Coluche, Dietrich et de la Troisième Guerre Mondiale…

Les Pas Perdus – qui ne le seront certainement pas pour tout le monde – constituent le souvenir de quatre vingt-trois années d’une vie vécue à cent à l’heure ; une multitude d’histoires ; cent soixante-douze pages alertes, écrites simplement, sans égo mais avec malice. De l’essentiel au superficiel, la vie de Gilles Jacob fourmille d’instants volés à la grande Histoire mais aussi d’anecdotes qui en disent long sur les modes, les êtres, les géants et leur époque. Les fifties, sixties et seventies paraissent à la fois policées, agitées et grandioses. Gilles Jacob se souvient qu’ «en 64, la présentatrice du J.T., Noëlle Noblecourt, a été virée pour avoir montré ses genoux à l’antenne». La suite constitue une chronique professionnelle, parfois comique, un peu sexy. Jacob se remémore ne pas avoir eu d’éducation sexuelle mais plusieurs émois successifs, il rêve de Kafka à Fukushima, d’une partie de pétanque avec Sophia Loren… Il s’est frotté à Mai 68, découvre ensuite le cinéma de Woody Allen dont il réhabilite son œuvre récente. A Cannes, il prendra des risques, défendra la liberté de création. Dans son livre, Jacob parle des autres et livre pudiquement le récit de cette formidable ascension vers les hautes sphères du 7ème Art. Dans son récit, on décèle la possibilité d’un émerveillement et d’une curiosité perpétuels malgré le temps qui passe. Les Pas Perdus, puisqu’ils sont en partie perdus, sont forcément nostalgiques et mélancoliques. Mais pas trop : Gilles Jacob prend garde à ne sombrer dans le passéisme excessif. Tel un Perec transposé en 2013, il a conçu son livre comme une série de tweets dérogeant souvent à l’impératif des 140 signes. Cela rend de la lecture pareille à un zapping où les sentiments se mélangent : l’amusant comme le scandaleux, le crucial comme le superflu. En somme, une vie. Celle de Gilles Jacob.

Gilles Jacob, Les pas perdus, Flammarion, 24 avril 2013, 171 pages