Furor patris

Philippe De Georges

Claude Rabant

Claude Rabant

Mariage homosexuel, adoption pour les couples gays et lesbiens, droit à la PMA pour toutes les femmes, accès à la gestation par autrui (GPA) pour les couples gays : tandis que le débat fait rage sur le pavé parisien et dans les médias, les psychanalystes de tous bords se croient sommés de dire le vrai sur le vrai de la paternité, du droit au couple et de la filiation.

Certains se laissent d’autant plus facilement enrôler dans les rangs d’un camp religieux assez habile pour ne pas dire son nom, qu’ils ont, quoiqu’ils en disent, une vision sacrée de la psychanalyse. Œdipe et Nom-du-Père sont pour eux les formes laïcisées et modernes du courant patriarcal millénaire. Comme les Droits de l’Homme sont pour beaucoup l’avatar, inventé au XVIII° siècle, des principes évangéliques débarrassés de Dieu, la norme œdipienne peut tenir lieu de morale républicaine pour un règne du père, tempéré. Ainsi, subrepticement, la cause analytique est-elle supposée redonner des couleurs aux ambitions vaticanes. Quant à la loi mosaïque, elle est revisitée à la télévision par notre collègue Jean-Pierre Winter, avec l’autorité que lui confère son passage sur le divan de Lacan.

Bref, on est surpris de tant de signes d’une dérive théologique de la psychanalyse française (soit dit pour parodier le titre d’un livre du philosophe Dominique Janicaud) dont on ne sait s’il faut en rire ou si l’on doit s’en alarmer.

Que faire du Père ?

Déjà en 1997, un psychanalyste, Jean-Pierre Lebrun, avait publié un livre (éd. Eres), dont le succès lui a valu une réédition récente en livre de poche, annonçant Un monde sans limite. Sa thèse, déduite du déclin social de l’imago paternelle et d’une évolution sociale qui affecte la logique de la sexuation, conduit à redouter ce qu’il qualifie de « perversion ordinaire ». A ses yeux, les questions actuellement agitées en terme de « droits pour tous » confirment ses craintes, dont le motif majeur est l’absence de contre-pouvoir à la puissance maternelle. « Le contre-pouvoir, il n’existe plus…/…ça laisse les coudées franches à cette mère pour pouvoir se laisser véhiculer par son propre fantasme ».

A l’opposé, Claude Rabant a récemment fait paraître un ouvrage qui stigmatise La frénésie des pères (Hermann, 2012). Le texte prend son départ d’une phrase de Freud lui-même dans L’Interprétation du rêve : « Tous les pères s’emploient à préserver frénétiquement le reste de la potestas patris familias, sévèrement tombée en désuétude dans notre société actuelles ».

L’auteur souligne comment Freud, loin de se plaindre de l’érosion historique du Père, et de vouloir la combattre par une restauration de ce pouvoir désuet, dénonce à plusieurs reprises l’acharnement des pères à maintenir vivace la violence du Père primitif. Se cramponnant férocement à ce mythe ancestral, ils produisent les ravages d’une hostilité naturelle des fils, qui du coup s’exacerbe, et les pousse à un sacrifice renouvelé aux dieux obscurs.

L’au-delà de l’Œdipe prend ainsi la voie d’un retour irrésistible des figures archaïques, de Chronos, Ouranos et Zeus ou de l’ancêtre de Totem et Tabou, comme de la mère perdue et de ses représentations antiques : figures de divinités chtoniennes et puissance des Erinyes.

Philippe De Georges est médecin, membre de l’Ecole de la Cause Freudienne, exerce la psychanalyse à Nice.

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