BHL, l’autre ministre des Affaires étrangères

Saïd Mahrane

Article paru dans le Point du 24/03/2011

Décisif. Comment le philosophe a convaincu Sarkozy d’intervenir en Libye.

A Rajma, un gigantesque dépôt de munitions, de batteries anti-aériennes et de bombes, tenu par les révolutionnaires, a sauté dans la soirée du 4 mars. Tout a été soufflé dans un rayon d'un kilomètre.

A Rajma, un gigantesque dépôt de munitions, de batteries anti-aériennes et de bombes, tenu par les révolutionnaires, a sauté dans la soirée du 4 mars. Tout a été soufflé dans un rayon d'un kilomètre.

La diplomatie est parfois simple comme un coup de fil passé depuis un salon rococo de l’hôtel Raphaël.
Bernard-Henri Lévy : « Je t’appelle car je pars demain en Libye. Si jamais j’ai un contact intéressant sur place, qui peut être utile ou nous éclairer sur la situation, je peux te téléphoner de là-bas ? »

Nicolas Sarkozy : « Naturellement, n’hésite pas ! »

Dimanche 27 février. Le philosophe raccroche son téléphone et boucle ses valises, ravi de cette bénédiction présidentielle. Il est tard à Paris. Il est peut-être déjà trop tard en Libye, où les escadrons de la mort de Kadhafi démarrent leur offensive et reprennent une première ville tombée sous le contrôle des opposants au régime. La férocité est à son comble ; l’Onu tâtonne, peine à trouver un consensus.

Lundi 28 février. L’auteur des « Damnés de la guerre » (Grasset), accompagné de son vieux complice Gilles Hertzog et du photographe Marc Roussel, se rend au Caire, avant de rejoindre la frontière avec la Libye, point de passage plus sûr que celui de Zarzis, en Tunisie, où grouillent, au milieu des réfugiés, de nombreux mercenaires kadhafistes. Pour quelques dollars, un marchand de légumes accepte d’accompagner BHL et ses acolytes jusqu’à Tobrouk, une ville portuaire située à l’est de la côte libyenne. Ils arrivent dans la nuit et prennent leurs quartiers dans l’hôtel Tibesti.

Au petit matin, vêtu de son traditionnel costume noir sur chemise blanche, Bernard-Henri Lévy s’en va constater l’étendue du désastre.
Il marche en équilibre sur des gravats, console une femme éplorée, interpelle des jeunes garçons qui portent sur le dos des drapeaux aux couleurs de la Libye d’avant l’instauration de la Jamahiriya. Les femmes voilées se mêlent aux hommes et ne fuient pas leurs regards. L’écrivain se présente au premier venu sans jamais craindre de prononcer, sur cette terre d’islam, un nom à consonance juive. Il évoque Israël, la proximité historique et spirituelle qui lie les musulmans et les juifs.

Des hommes armés font des rondes en pick-up. Des fusils à faible portée sont naïvement pointés vers le ciel, d’où arrivent les missiles de Kadhafi. Le Néron en Ray-Ban a présenté les insurgés comme des drogués sous l’emprise d’Al-Qaeda ; BHL confie n’avoir côtoyé que des femmes et des hommes sans gourou ni prédicateur, absolument conscients que la démocratie était pour maintenant ou jamais. « Ils vivent leur quart d’heure, non pas warholien, mais destinal », assure le philosophe. A l’en croire, s’il a noirci autant de cahiers, c’est moins pour la livraison d’un reportage « choses vues » que pour mieux défendre la cause libyenne auprès des grands de ce monde.

Il est bientôt midi. Tobrouk est déserte, l’horizon, rouge sable. Les habitants sont cloîtrés chez eux, par crainte des bombardements.

BHL et ses amis prennent la direction de Benghazi, l’un des derniers bastions de la résistance, cible ultime des kadhafistes. Sur place, l’écrivain voyageur sympathise avec un dénommé Abdul Hafiz Gogha, qui n’est autre que le porte-parole du Conseil national de transition (CNT). Voyant dans ces « french visitors » de formidables porte-voix, l’homme accepte de les présenter au responsable du CNT, Mustapha Abdel Jalil, ancien ministre de la Justice du pays. Plus tôt, Bernard-Henri Lévy a fait la connaissance d’un professeur de français, presque octogénaire, qui lui a proposé d’être son interprète.

La réunion du CNT se tient dans une maison coloniale, qui fut une résidence protocolaire du temps où Kadhafi avait la main sur la ville. L’officieux ministre français des Affaires étrangères prend la parole devant les huit membres du comité : « Je suis en contact avec Nicolas Sarkozy. Je n’appartiens pas au camp politique de mon président, mais je peux essayer de vous le faire rencontrer. » A l’unanimité, les membres du CNT présents acceptent la proposition. De retour à son hôtel, l’entremetteur Lévy se saisit de son téléphone satellitaire Thuraya et, enthousiaste, appelle l’Elysée. Le président ne répond pas. Le réseau est minimal. Deux heures plus tard, BHL réussit enfin à joindre Sarkozy. Il lui raconte la Libye, le chaos, mais aussi l’espoir et la réunion du CNT. « Prends contact avec Jean-David Levitte. Je recevrai tes amis avec plaisir », lui répond le président. « Ce sont les Massoud libyens, crois-moi. Si tu les reçois, c’est un acte politique majeur », s’enflamme le philosophe. Plus tard, dans la nuit, des SMS arriveront sur son portable français. C’est le responsable de la cellule diplomatique de l’Elysée qui souhaite connaître le nom des représentants du CNT. Rompus aux vieilles ficelles de la diplomatie, ces derniers réclament au philosophe un geste de la France avant d’envisager une sortie du territoire libyen : dans la soirée, l’Elysée saluera dans un communiqué la création du CNT.

Une femme compte alors parmi les membres de la délégation qui doit se rendre en France, avant qu’elle ne cède sa place aux trois principaux leaders de la résistance.

Lundi 7 mars. Bernard-Henri Lévy est de retour à Paris. En début de soirée, il se rend discrètement à l’Elysée. Sarkozy et Levitte recueillent ses impressions. Levitte prend des notes ; Sarkozy se montre concentré. La veille, le président a préparé un plan de sortie de crise en trois points : l’instauration d’une « No fly zone » au-dessus de la Libye, un brouillage des radars de Kadhafi et le bombardement des trois aéroports militaires, d’où décollent les avions du Guide sanguinaire. Un plan qui vaut à la condition que la Ligue arabe et l’Union africaine « se mettent dans la boucle ». En attendant, le président et BHL s’entendent sur la reconnaissance du CNT et sur un échange d’ambassadeurs. A cet instant, Sarkozy, plus chef des armées que de l’Etat, refuse d’informer les partenaires européens de ce plan d’urgence, conscient de leur réticence. Pour la forme, il tentera d’obtenir le soutien de Merkel. En vain.

Mercredi 9 mars. Le Caire. Au sortir d’un entretien avec Amr Moussa, le patron de la Ligue arabe, les trois représentants du CNT montent dans un avion de ligne à destination de Paris. Bernard-Henri Lévy a rendez- vous avec l’un d’eux afin de lui expliquer ce que les Libyens peuvent raisonnablement attendre de la France.

Jeudi 10 mars. Il est 10 heures. La rencontre entre Nicolas Sarkozy et les opposants libyens va débuter. Assis dans le salon Vert de l’Elysée, Henri Guaino, le conseiller spécial du président, a « la moue des mauvais jours » – selon un diplomate. BHL, présent autour de la table, incarne tout ce que Guaino déteste : le droit-de-l’hommisme et l’ingérence. La haine qu’il voue à cet homme de gauche est telle qu’il aurait tenté de dissuader le président de l’associer à l’événement… Devant la délégation du CNT, Sarkozy se montre impitoyable à l’égard de Kadhafi, qu’il reçut en grande pompe en décembre 2007. Il cite, sans notes, les trois aéroports militaires susceptibles d’être endommagés. Dans son élan, il va jusqu’à évoquer l’opportunité d’une intervention sans mandat international. Dans cette hypothèse, dit-il, il ne reconnaîtra qu’un seul mandat : le mandat moral que serait l’appel au secours du CNT, de la Ligue arabe et de l’Union africaine. « N’est-ce pas, Henri ? », lance-t-il à Guaino, qui vient d’avaler sa salive et mille couleuvres.

S’ils s’écoutaient, les Libyens applaudiraient debout ce président que l’on croirait prêt à prendre lui-même les armes. Eux : « Notre échange est-il confidentiel ? » Sarkozy : « Confidentiel, comme vous voulez, mais je n’ai qu’un discours. Exprimez-vous comme vous l’entendez. » Il les raccompagne sur le perron (BHL, lui, sort par la rue de l’Elysée) : la photo officialise la reconnaissance du CNT. « Il n’a pas prononcé une seule fois le nom de Juppé durant cette réunion », confie un conseiller du Château.

Sur le gravier de la cour de l’Elysée, les Libyens racontent en détail leur entretien avec le président et évoquent sans précaution la possibilité de frappes aériennes sur la Libye. Le feu est mis à la plaine médiatique et diplomatique. L’AFP multiplie les dépêches. Au micro d’Europe 1, Lévy jure qu’il s’agit de trois aéroports militaires et non d’un tapis de bombes sur le pays, comme l’affirment certains médias

Vendredi 11 mars. Jour de Conseil européen. De nombreux dirigeants attendent Nicolas Sarkozy avec des fusils et des regards réprobateurs. Le Premier ministre néerlandais dégaine le premier : « Se précipiter pour reconnaître un gouvernement de transition n’est pas la solution pour la Libye. » Angela Merkel, ce jour-là glaciale, vit la reconnaissance du CNT par le président français comme une quasi-trahison. Aux alentours de 22 heures, Sarkozy téléphone à celui que la presse compare – sérieusement ou avec ironie – à Malraux, Bernard-Henri Lévy, pour lui confier sa déception devant de telles réactions. Plus tôt, dans l’avion qui le menait à Bruxelles, il fulminait déjà contre un éditorial du Monde qui moquait la « diplomatie de perron ». Quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, nul ne lui rend grâce, laisse-t-il entendre à ses proches. Pendant ce temps-là, de l’autre côté de la Méditerranée, la télévision libyenne vomit la France, son président et son diplomate d’un nouveau genre.

Dimanche 13 mars. Sentant le vent tourner, BHL propose à Mahmoud Jibril, un des trois émissaires du CNT, de revenir en France pour le G8, qui se tiendra à Paris le lendemain. L’opposant libyen, alors à Doha, accepte la proposition et bénéficie de l’aide de l’ambassade du Qatar à Paris pour rejoindre la France rapidement et sans difficulté.

Lundi 14 mars. Mahmoud Jibril profite de sa visite en France pour convenir d’un rendez-vous avec Hillary Clinton, à 16 heures, à l’hôtel Westin. Pour des raisons administratives, Jibril sera retenu plus d’une heure par la PAF de l’aéroport du Bourget. L’entretien avec Clinton est remis à 21 heures. Arrivé au Westin, une nuée de journalistes sollicite l’opposant libyen. Le tête-à-tête avec la secrétaire d’Etat américaine a été bref et, surtout, décevant. Clinton fait preuve d’une frilosité à faire regretter l’activisme des faucons bushiens… Effondré, Mahmoud Jibril, qui refuse de livrer ses impressions aux journalistes, quitte l’hôtel par une porte dérobée. Il retrouve Bernard-Henri Lévy au Raphaël. Le philosophe et son ami Gilles Hertzog lui soumettent l’idée d’un appel solennel à l’aide internationale, au moment où les chaînes de télé, cartes à l’appui, font état d’une forte offensive des troupes pro-Kadhafi.

Mardi 15 mars. Nicolas Sarkozy semble accablé, déçu par tant de petites lâchetés de la part de ses homologues. Même s’il n’est pas dénué d’arrière-pensées politiques et s’il escompte bien capitaliser électoralement sur une éventuelle issue positive à ce conflit libyen, l’homme paraît sincèrement révolté par l’apathie générale. « Il était mal, mais il n’a rien voulu lâcher. La situation est tellement contraire à la conception qu’il se fait du rôle du politique », rapporte un de ses amis.

Dans l’après-midi, Nicole Bacharan, experte en géopolitique, soumet à Lévy un texte de soutien au peuple libyen, prônant une intervention – « et vite ! ». Jugés, eux aussi, totalement hors de l’Histoire, des intellectuels (Bruckner, Glucksmann, Cohn-Bendit…) se font enfin entendre.

A 20 heures, Mahmoud Jibril regagne Doha, avec dans sa sacoche l’ébauche d’un texte en forme de SOS, qu’il compte diffuser si la passivité perdure.

Mercredi 16 mars. Saeif el-Islam, l’un des fils de Kadhafi, accuse Sarkozy d’avoir perçu de l’argent de la Libye pour le financement de sa campagne présidentielle. Étrangement, le même jour, l’Elysée recevra des appels d’émissaires du colonel libyen le disant prêt à négocier non pas une reddition, mais un simple apaisement de la situation. « Le président a décliné la proposition. C’était impensable », rapporte un conseiller de la cellule diplomatique.

Jeudi 17 mars. Le Conseil de sécurité de l’Onu est réuni depuis plusieurs heures. L’ordre du jour : la Libye. Si rien ne sort de cette réunion internationale, la révolution sera définitivement matée. Kadhafi se contentera volontiers – au pis – d’un embargo total, tandis que la conscience de la communauté internationale sera teintée du sang des insurgés libyens. Nicolas Sarkozy ne veut pas rester dans l’Histoire comme le président qui aura « laissé faire ». Il a en tête un déplacement au Rwanda, en février 2010, sur les lieux mêmes du génocide, et les reproches faits à la France. Aussi décroche-t-il son téléphone pour appeler l’un après l’autre les présidents ou chefs de gouvernement des quinze pays membres du Conseil de sécurité de l’Onu, aidé en cela par Jacob Zuma, le président sud-africain. Il négocie, adjure, gronde. Enfin, remercie.

La nuit tombe du côté de Paris. Il est bientôt minuit, Levitte prévient le président de la République du vote d’une résolution (1973) autorisant « toutes les mesures nécessaires » pour protéger les civils et imposer un cessez-le-feu à l’armée de Kadhafi. Nicolas Sarkozy et Bernard- Henri Lévy, qui, le lendemain comme le surlendemain, s’échangeront des informations au téléphone sur les suites de cette affaire libyenne, ont obtenu gain de cause.

Vendredi 18 mars. Des drapeaux français sont brandis dans les rues et sur la place du « 17 février » de Benghazi.


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13 commentaires sur «  BHL, l’autre ministre des Affaires étrangères »

  1. sangomar dit :

    Peut-être faudrait-il expliquer à Mr Lévy que les services secrets sont à l’oeuvre sur le terrain depuis plus de trois mois ! Afin de mieux apprécier les mille couleuvres avalées par Guaino :
    ” N’est-ce pas, Bernard-Henri ? “

  2. Pedro dit :

    J’ai un immense respect pour cet homme, ses combats, son courage, et vous invite à vous procurer ses différents ouvrages qui pourraient constituer la pierre angulaire du renouveau de la gauche française.

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