J’ignore si le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes, ou si toute l’eau de la mer suffirait à laver une tache de sang intellectuelle. Je sais, comme chaque fois que je m’avance sur le continent littéraire, qu’une guerre risque de me péter à la gueule d’un moment à l’autre, une guerre sans échappatoire possible, une guerre de moi-même contre-moi même, une guerre à l’issue de laquelle je deviendrai peut-être un humain à part entière.

Le roman des Jardin ou le repli imaginaire.

Terminé le dernier ouvrage d’Alexandre Jardin. Qui n’est ni un roman, comme d’aucuns le prétendent, ni un livre d’Histoire, ni non plus une fiction historique, mais l’effeuillage d’un mensonge, l’autopsie d’un silence, et d’un silence d’autant plus assourdissant que familial, omniprésent, cultivé de génération en génération ; réflexion, donc, si pas neuve néanmoins subtile, sur la cécité/surdité volontaire ; les accommodements odieux nappés de bonne moralité dont l’humain est capable ; cette capacité folle à ignorer ce que nous savons par ailleurs ; le déni de réalité poussé si loin qu’il en devient instinct.

Venons-en aux faits justement.

Le 16 juillet 42, au matin, à l’instigation des autorités allemandes, planifiée par le chef de gouvernement d’alors, Pierre Laval, est lancée la tristement célèbre rafle dite du Vél d’Hiv, qui aura pour cible 12884 juifs (13152 selon la préfecture de police), dont 4051 enfants et 5802 femmes. Déportés vers les camps d’exterminations nazis, seuls 25 adultes en reviendront, aucun enfant n’a survécu.

Horreur collective, refoulement domestique. Rappelons en effet, qu’à cette époque, le directeur de cabinet de Laval n’est autre que Jean Jardin dit le Nain Jaune, grand-père paternel… d’Alexandre Jardin… Pour un petit-fils (dont on connaît la sympathique et gaudriolesque littérature), admettez que la couleuvre soit difficile à avaler. Quelque effort déployé par le clan Jardin pour oblitérer la question et – imaginent-ils – clore définitivement le dossier, l’angoisse, chez notre jeune Alexandre, croît à mesure que perdure le silence. Il étouffe, et on étouffe avec lui. Nuit et brouillard du non-dit. Faux fuyant. Questions évincées d’un tendre regard. Mutisme mâtiné d’amour. Comme si l’arsenic mélangée à de la crème pâtissière n’en restait pas moins mortel ! Mis sur la voie par un ami, Alexandre se met furieusement à gamberger. Envers et contre la fable familiale, la pièce enfin tombe : Si le Nain Jaune, au demeurant charmant, prévenant, cultivé, farci d’aménité, catholique, courtois, si pour le dire d’un mot ce millésime de paternité occupa, durant les heures parmi les plus sombres de l’Histoire de France, le poste de directeur de cabinet non pas de n’importe quel gouvernement, mais d’un gouvernement ouvertement collaborationniste, d’un gouvernement à la solde du plus monstrueux foetus dont accoucha l’Histoire politique : le National-Socialisme ; s’il fut, ce Jardin là, comme son statut le suppose, le double de Laval, “ses yeux, son flair, sa bouche, sa main” ; si tout ce qui se décidait en haut lieu ne pouvait en toute logique lui échapper ; si de surcroît et comme le bon sens amène à le penser, il avait accès aux renseignements généraux ; comment croire un quart de seconde que cet homme ait pu ignorer le sort réservé aux 12884 juifs raflés du Vélodrome d’Hiver ?

Comment, par la suite, sa famille, puis ses biographes, à n’en pas douter des gens très bien sous tous rapports, ont-ils pu se montrer à ce point incapables d’établir la relation entre A et B ? Circuler y’a rien à voir!… Et enfin, détail qui, en l’occurrence n’en est pas un, comment expliquer qu’un portrait de Laval traîna ou plutôt trôna sur le bureau du Nain Jaune jusqu’à sa mort survenue en… 1976 !… sans que cela ne gène ni ne fasse sourciller personne? La famille arguant que fidélité fait vertu ?…

Bin voyons…

Quand expliquer signifie minorer, et minorer absoudre…

Au-delà de “l’anecdote” domestique, cette histoire nous rappelle à plus d’un titre que la morale n’immunise en rien l’homme contre ses penchants criminels ; que le repli imaginaire, lorsqu’il a pour objet non pas d’éclairer le réel mais de s’en évader, n’est qu’une pathétique mascarade ; enfin qu’il y a à la racine de l’antisémitisme un délire littéralement anti-littéraire, qui à l’interprétation et à l’amplitude des possibles préférera toujours une solution, une solution rêvant d’en finir une fois pour toutes avec toutes les questions : une solution finale.

Premier point : la morale à géométrie variable.

Prenons un officier SS au hasard. Côté pile : homme affable, papa gâteau et mari caressant ; côté face : tortionnaire dénué d’états d’âme. Par Saint-Paul ! Est-ce possible ? Votre machine à fabriquer des 1 et des 0 s’affole. L’asymétrie psychique de ce nazi saute aux yeux et vous glace le sang. Vous aimeriez que le-bien/le-mal soient imperméables l’un à l’autre. Vous fier sinon aux apparences, au moins à votre coeur. Votre entendement répugne à imaginer le mal absolu sous les traits d’un ange, amoralité et droiture sont par nature incompatibles, c’est du moins ce que votre éducation ne cesse de vous seriner depuis l’enfance.

Voyez pourtant comme ces niaiseries volent en éclats au contact du réel ! Voyez avec quel zèle ces hommes cultivés, fringuants, propres et polis, travaillent à la distribution de la mort en série ! Voyez comme il leur est simple de poser leur humanité au vestiaire ! Ah, si seulement la banalité du mal pouvait se lire sur les visages en un clin d’oeil. But, of course not ! Auquel cas, de banalité du mal il n’y aurait point. Des frontières existent dans le psychisme de ces hommes apparemment bons, ça oui. Des frontières au-delà desquelles leur sacro-sainte éthique ne vaut plus tripette, demeure aveugle, sourde et muette, les laissant libres de se comporter en parfaits salauds.

Jardin (Alexandre), comme tout à coup déniaisé : “Lorsqu’un individu doté d’une vraie colonne vertébrale morale s’aventure dans un cadre maléfique, il n’est plus nécessaire d’être le diable pour le devenir.” Et plus loin : “La criminalité de masse reste par définition le fait d’hommes éminemment moraux. Pour tuer beaucoup et discriminer sans remords, il faut une éthique.”

Paradoxalement, des individus dotés d’un Sur-Moi hautement développé.

Des vertueurs (pour reprendre l’heureuse expression de Laurent Dispot). De Robespierre à Andreas Baader. De Saint-Just à Mohammed Atta… L’alibi moral fait office de passeport pour le crime.

Comme en écho cette phrase retrouvée dans le Silbermann (1922) de Lacretelle :

“Je m’avisais avec stupeur combien ces vertus irréprochables favorisaient les décisions inhumaines et les pensées indignes…”.

Alexandre a raison : les salauds à l’état pur se rencontrent rarement ; l’affaire est d’autant plus difficile à encaisser que la barbarie, la plupart du temps, a visage humain trop humain : “Naïvement, les Jardin (et moi pendant des années) se figuraient que pour participer au pire il fallait être un monstre aguerri, abruti d’idéologie ou purgé de toute moralité ; ce qui exonérait de fait le gentil et très chrétien Jean. Le genre d’homme qui ne dérogeait pas à ses principes d’honnêteté. Au point que personne chez les Jardin ne s’aperçut jamais que le matin de la rafle du Vél d’Hiv il était bien aux manettes du régime”.

Naïveté qui explique, au moins en partie, notre point numéro 2 : le maquis imaginaire.

Nous passons notre vie à tapisser de couleurs chatoyantes nos faits et gestes inavouables. Nos mutismes coupables et ceux de nos pères. Face à ce qui profondément fait mal, face à tout ce qui heurte notre sensibilité, face à l’inouï, l’inattendu, l’inconnu, qui attisent en nous la peur, nous nous réfugions dans le giron de l’imaginaire. Imaginaire idéologique ; imaginaire ludico-utopique ; imaginaire religieux ; imaginaire victimaire, et j’en passe. Tout le contraire, en fait, de l’imaginaire capable ou ayant le courage de dénuder le réel, imaginaire à côté duquel le réel fait pâle figure ; en face de l’imaginaire qui entend réinventer le monde à défaut de l’affronter il y a, oui, l’imaginaire palimpseste ; l’imaginaire plus vrai que nature ; conscient qu’il est un mensonge en train de dire la vérité sur le mensonge : Sade, Kafka, Proust, Genet, Céline, pour ne citer que les plus puissants.

Personnellement, je ne crois pas que l’art et la littérature aient pour objet de caresser les animaux pensants que nous sommes dans le sens du poil, encore moins de nous dispenser de pilules roses. Cette littérature-là, je la flaire à cent lieues, elle me tombe des mains depuis toujours. Si, au contraire, la littérature s’avère un tremplin de connaissances, je la veux sans ménagement à l’égard de la vérité qui m’arrange.

Est-ce pour cette raison que je me suis tenu si longtemps à l’écart de la prose de monsieur Jardin ? C’est possible :

“Tous les volumes, écrit-il, furent lus par des gens probablement aussi malades du réel que moi ; et ils furent nombreux”.

“Tous récusent l’inéluctable avec foi, guerroient contre le déclin – pourtant final – des passions, révoquent à grands cris l’effritement du désir. Tous disent non à la tristesse sans fin des jours et insultent les êtres qui pactisent avec la réalité ou osent se démettre de leurs désirs.”

“Le pire devait être transformé en confettis de pagne ; le gaz d’Auschwitz en bulles de champagne ; les étoiles jaunes ne accessoires de farces et attrapes.”

Auto-analyse sans complaisance et d’autant plus touchante que rarissime.

Un bel antidote au manichéisme. Un petit bréviaire bien utile à l’usage des apôtres du Bien et des jugements à l’emporte-pièce. Ici, on va enfin pouvoir sortir la tête hors de la fantaisie qui étouffe, on va enfin respirer à plein poumons, et, responsable, regarder le passé et par-là même le présent droit dans les yeux, d’homme à homme.

C’est donc, enfin, troisième point, la question (à jamais sans réponse ou aux réponses multiples) de la littérature. On ne le répétera jamais assez : pas de littérature si elle ne bouscule bon an mal an nos certitudes. Pas de littérature qui, de facto, ne réveille et ne révèle chez d’aucuns leur rapport délirant au temps. Risquons d’ailleurs l’hypothèse que l’antisémitisme repose sur ce malaise fondamental. Pourquoi brûler les livres, hein, pourquoi exterminer les représentants du Livre si ce n’est pour s’offrir – dans l’imaginaire idéologique, rien de moins que l’Éternité ? Les confidences de cette antiquité nazie page 242 sont à cet égard on ne peut plus éclairantes : “Soudain, tout a semblé possible en Allemagne. Tout ! Alors que du temps de mes parents, plus rien ne l’était. Brusquement, ma génération n’a plus compté en jours ou semaines mais en siècles et en millénaires.”

Tout possible désastreux au sens plein du terme, éternité bien illusoire.

Temps, en revanche, tout autre que celui de l’écriture, de la lecture, de l’étude. Je termine donc par le milieu, le chapitre intitulé Devenir juif, dans lequel Jardin raconte sa “conversion” au Talmud, sa rencontre avec le galvanisant rabbin Ouaknin (dont en fouillant ma bibliothèque je retrouve le fameux Lire aux éclats), sa nique au Shéol : “[…] par le coeur du judaïsme le plus ouvert, je redeviens quelqu’un qui devient. Un bourgeon perpétuel [c’est moi qui souligne], un départ prolifique, une orgie de doutes. J’apprends à décrocher de mes points de vue, à faire pivoter sans arrêt l’angle de ma réflexion, à dézinguer celui que j’étais. Et à dédaigner l’ornière des réponses. Pour m’élancer dans une existence hérissée de points d’interrogation, alcoolisée de questionnements”.

C’est ici que commence la littérature.

Alexandre Jardin, Le roman des Jardin, Grasset, 23 août 2005, 324 pages

6 Commentaires

  1. Le premier paragraphe est une citation de Jardin ou de l’auteur de l’article?
    Félicitations en tout cas à l’auteur.

  2. Il paraît que c’est le meilleur roman d’Alexandre Jardin. Je n’ai lu que ça et suis assez tenté d’explorer le reste. Mais monsieur Deny, est-ce vous en dites du bien parce qu’il est, tout comme la Règle du jeu, chez Grasset?
    Ce n’est pas une question agressive. j’ai bien aimé le bouquin et aime l’article.

  3. Ca donne presque envie de lire Alexandre Jardin… Presque j’ai dit… Parce que franchement, ce n’est pas ma tasse de thé…
    Bel article en tout cas. Et le thème choisi par Jardin a le mérite d’être très courageux…
    Bon, allez, je le lirai peut-être…
    10:00

  4. Je deviens quelqu’un qui devient. Un bourgeon perpétuel, un départ prolifique, une orgie de doutes. J’apprends à décrocher de mes points de vue, à faire pivoter sans arrêt l’angle de ma réflexion, à dézinguer celui que j’étais. Et à dédaigner l’ornière des réponses. Pour m’élancer dans une existence hérissée de points d’interrogation, alcoolisée de questionnements”.
    Regarder le passé et par-là même le présent droit dans les yeux, d’homme à homme.
    C’est ici que finit la littérature. C’est ici que commence le combat d’une vie d’homme qui sait ne rien savoir, mais en savoir un peu plus que les autres.
    PS. Me suis permis ce petit montage pour dire mon admiration à Alexandre Jardin et pour féliciter Raphaël Denys qui fait l’apologie du « Doute Positif » seule humaine forme de pensée digne de ce nom.

  5. Pardon, mais quand vous écrivez « C’est ici que commence la littérature », vous parlez bien D’A. Jardin ? On marche sur la tête.