« Vous allez où? Au restaurant? C’est la demoiselle qui a choisi, je vois… Ah, Monsieur, vous avez bien raison: il faut laisser choisir les demoiselles. Et puis, une demoiselle comme mademoiselle, cela se mérite… ».

Voilà quelques commentaires glanés, au fil d’une course de taxi. On proteste souvent contre les taxis parisiens, leurs habitudes indiscrètes (comme ce conducteur qui racontait à loisir que, ayant vu, une nuit — le trafic de nuit, c’est spécial —, un homme et une femme commencer à s’entreprendre, de façon audacieuse autant qu’érotique, il leur avait dit: « si vous voulez, on va au bois, et j’enlève mon pantalon. Je vois pas pourquoi vous en profiteriez, et pas moi. Je suis pas de marbre, tout de même. »), on se souvient des lieux communs américains, véhiculés notamment par Julie Delpy dans son film « Three Days in Paris », et on oublie tout.

Car à coup sûr, il nous manque un livre sur les taxis. Une sociologie des taxis : des anciens, qui mènent ce travail depuis des années, ont commencé à être taxi en 1970, ah, depuis, la profession a bien changé, aux jeunes gens qui débutent et ont comme un air timide, à ceux qui écoutent « NRJ » plein tube, sans parler des très populaires « Grosses têtes », voire de « On refait le match », avec le tout aussi remarquable Luis Fernandez. Et évidemment, les personnes d’origine asiatique — il paraît qu’ils jouent de l’argent, en attendant le chaland, à Roissy, on murmure beaucoup… Et celles d’origine africaine.

Une éthnographie des taxis — et une géographie, par la même occasion: à Paris, déjà dit. A New York: le monde entier se rassemble dans les « yellow cabs ». A Londres, l’accent « cockney » est omniprésent — une course dans « Mayfair » et un « Monsieur, ils sont pas comme nous ces gens-là, avec leur queue-de-pie, ils ne connaissent pas la vraie vie ». A Berlin: on retrouve, devenus chauffeurs, les anciens de la RDA, qui soupirent, en songeant au moment où le café de Kreuzberg où ils vous mènent accueillait les passionnés, à l’Ouest, de la cause communiste.

Une économie des taxis : un regard sur l’étranger. Ami? « Gogo »? « Gentil visiteur »? Jusqu’à Naples où un chauffeur est capable, au moment où vous allumez votre cigarette, de vous indiquer d’un ton convaincu « è vietato fumare », pour, au moment où vous quittez sa voiture, vous demander une cigarette. Économie, aussi: les pourboires. Moins de 15% à New York, ils vous poursuivent. Une telle marge, à Paris, ferait passer pour un Américain.

Sans doute enfin, et surtout, une poétique des taxis, qui serait elle-même double : d’une part, une poétique de la rencontre forcée, inattendue, insolite, avec d’autres destinées. Comme cette conversation, sur le chemin de King’s Cross, à Londres, avec un chauffeur qui conduisit, pendant dix ans, l’immense intellectuel Arnaldo Momigliano, à Oxford et Cambridge, où il enseignait. Le cher homme ne savait guère quel était ce « Monsieur très élégant » dont il était le chauffeur et dont il ne prononçait qu’avec peine le nom. Momigliano, mort il y a plus de vingt ans, en 1987, était un des plus grands spécialistes de l’Antiquité classique, un juif chassé d’Italie par les lois raciales du régime fasciste. Et cet homme, dans son taxi noir, était détenteur d’une partie de sa vie!

On pourrait citer, tout autant, des discussions sur Hofmannsthal dans une voiture berlinoise, ou sur la philosophie entre Montreuil et Paris.

Un rapport poétique au paysage, d’autre part : être en contexte, exister en déconnection, effleurer de son regard tous ces paysages, toutes ces villes, elles aussi, en mouvement.

taxis_paris-300x203
Taxi parisien
taxi london
taxi londonien
new-york-cab-300x199
Taxi new-yorkais