C’est dans le taxi qui me conduisait à Roissy, en juillet, que ça a commencé.

Le chauffeur, à un feu rouge, s’était retourné et m’avait dit :

– Avec la chaleur, ça a dû être rude pour les cyclistes dans le Tourmalet…

Le chauffeur était jovial et causeur, il avait lancé sa phrase sans importance – sauf que : quelques secondes, avant qu’il ne se retourne, à peine quelques secondes, j’avais pensé : dans un instant, ce chauffeur de taxi va se retourner et me dire : « avec la chaleur, ça a dû être rude pour les cyclistes dans le Tourmalet… »

Sur le moment, j’avais mis ça sur le compte d’une intuition. Car l’intuition, voyez-vous, ça existe, bien qu’on ne sache jamais si ça annonce du bon ou du mauvais.

Thaddeus, un ex-psy qui est devenu mon agent, dit souvent que l’intuition, c’est sa boussole. Mais, dans « Quai des brumes », il y a un vieux peintre qui se lamente : « l’intuition ? Ça m’a perdu… Dès que je voyais un baigneur, je peignais un noyé… »

Après, les choses s’étaient compliquées.

Vous voulez des preuves ? Les voici : en enregistrant mon bagage pour Lisbonne, alors que je me trouvais derrière un vieux couple sympathique, j’ai vu que le mari allait demander à son épouse si elle n’avait « pas oublié de téléphoner à Yves » (dans mon intuition, c’était bien Yves…), et ça n’a pas manqué :

– Tu n’as pas oublié de téléphoner à Yves ?

L’épouse n’avait pas oublié. Le couple était rassuré. Mais moi, ça m’a rendu perplexe. Je préfère quand l’avenir arrive après le présent.

Je pourrais raconter, de la même façon, qu’au cours de la demi-heure qui a suivi, j’ai su, avant que cela n’advienne, que le type allait sortir un roman suédois de son sac, qu’une executive woman stressée allait vérifier son maquillage dans un miroir de poche, et j’ai entendu que la voix d’une hôtesse de l’air allait annoncer que notre avion aurait vingt minutes de retard…

D’ordinaire, je ne manque pas de sang-froid. J’avais donc accueilli ces anomalies comme il se doit: sans ciller. J’avais, en gros, trente secondes d’avance sur le reste de l’humanité – et alors ? Ça n’était pas banal, j’en conviens, mais pas de quoi s’affoler. C’était même assez amusant. Si ces anomalies devaient se poursuivre, si l’avenir continuait à devancer le présent, je pourrais m’enrichir aux courses ou sur les sites de paris en ligne.

J’avais cependant la conviction que cela ne durerait pas. Et qu’il faudrait, le moment venu, réfléchir à cette drôle de séquence, en parler avec des médecins, ou consulter un spécialiste en intuitions. Un homme fiable, croyais-je encore, doit analyser ce qui se passe à l’intérieur de lui. Et, en plus, je n’aime pas trop quand ma tête se remplit de trucs pas clairs.

En montant dans l’avion, je remarquai une jeune fille (pas une femme, une fille…) vulgaire mais sexy, pleine d’accessoires clinquants, dont j’anticipais sur-le-champ qu’elle allait s’asseoir à côté de moi – ce qu’elle fit. Quand l’avion s’est mis à rouler sur la piste, j’ai su (ça commençait à me plaire) qu’elle allait faire un discret signe de croix avant de soupirer :

– Vous savez, je suis paniquée en avion. Puis-je m’accrocher à votre bras, ou vous tenir la main ? C’est juste pour le décollage et l’atterrissage…

Mon anticipation s’arrêtait là. Impossible de deviner si elle allait en rajouter dans l’audace, me tendre ses lèvres, me donner rendez-vous dans les toilettes, ou quelque chose comme ça. J’avais trente secondes d’avance. Pas une de plus. Je précise que la jeune fille ressemblait à une starlette des années 1970 qu’on aurait bien vue dans un film de Vadim ou de Zurlini. J’ai toujours eu un faible pour ces  créatures prometteuses qui se fanent plus vite qu’un coquelicot.

Elle portait, la pauvre, un prénom atroce: Lorie. Un prénom de télé-réalité qui, en la circonstance, ne me gêna pas. Elle était manucure à Paris ( « Un salon très bien fréquenté, rue Magellan… ») et prêtait sa belle chevelure dorée pour des concours de coiffure. Il y en avait un, précisément, à Lisbonne, et elle s’y rendait (« tous frais payés, plus une prime… ») en espérant se faire connaître des fabricants de shampoings (« il y aura beaucoup de photographes, ça peut servir… »). Lorie était ambitieuse et volubile : elle voulait avoir son propre salon, plus tard, vers Denfert-rochereau où elle était née, disons, vingt-cinq ans auparavant. Je n’ai pas eu envie de lui faire de la peine en lui révélant que, pour l’essentiel, j’avais entendu toutes ses phrases avant qu’elles ne sortent de sa bouche tartinée de lip-gloss aux fruits de la passion.

Au-dessus des Pyrénées, elle me détailla les avantages de son métier :

– Quand je m’occupe des mains de quelqu’un, je sais tout à l’avance… le caractère, le milieu social, le métier, les petites préférences intimes, tout…

Puisqu’il aurait été trop facile de lui demander ce qu’elle devinait en observant les miennes, j’ai préféré me taire.

Lorie afficha une moue adorable, et reprit ma main pour s’y absorber en professionnelle :

– Vous, alors, on peut dire que vous êtes verni ! Vous êtes un artiste, ça se voit tout de suite… Et, avec les femmes, ça doit y aller, hein…

Pas question, pensai-je, d’entrer dans les détails. Pas question de lui dire que j’étais scénariste, que j’allais à Lisbonne pour rencontrer un producteur qui préparait un remake des « Amants du Tag », ou lui promettre le bout d’essai qui lui aurait arraché un râle inévitablement obscène. Autrefois, j’aurais sorti mon grand numéro. Mais, là aussi, je voyais la suite par avance. Et cette anticipation, assez classique entre un homme et une femme qui flirtent dans un avion, n’avait rien à voir avec celles qui me troublaient depuis quelques heures.

Pendant ce temps-là, Lorie n’arrêtait pas de s’intéresser à mes mains :

– … et vous savez comment on appelle ces lunules pâles à la naissance des ongles ?

Devant mon silence, elle souleva ses jolis sourcils (Gene Tierney avait les mêmes dans Shangaï Gesture. Etait-il indispensable d’expliquer à Lorie qui était Gene Tierney ?) et me déclara d’une voix pointue :

– On appelle ça des mensonges ! Et les petites peaux, là, vous connaissez leur nom ?

J’avais déjà entendu, mentalement, le mot qui allait glisser sur ses lèvres (elles me tentaient sérieusement, ces lèvres…), aussi, je la laissai me l’offrir :

– … ça s’appelle des envies !

Visiblement, ce petit jeu l’amusait. Mais, soudain plus grave, elle désigna les tâches brunes qui enlaidissaient le dos de mes mains :

– Elles, ce sont mes préférées… On les appelle les fleurs de cimetière.

Cette dernière observation me parut inopportune. Je l’oubliai donc aussitôt.

Me restaient les mensonges et les envies… N’était-ce pas suffisant ? Entre nous, ça devenait assez chaud. Je n’avais jamais eu de love-story aérienne avec une manucure prénommée Lorie. Et, pour être tout à fait sincère, je n’étais jamais allé à Lisbonne non plus. Si la séquence-anomalies se poursuivait, ça pourrait bien me valoir un week-end lusitanien plein de nouveauté.

L’avion atterrissait déjà, et Lorie reprit ma main. « Mensonges », « envies » et « fleurs de cimetière » flottaient autour de nous. « Mensonges » avait une forme de cerf-volant bariolé. « Envie » ressemblait à une fourche tordue et diabolique. Quant aux fleurs, elles avaient des pétales ondulant comme des tentacules. Décidément, j’avais beau analyser la situation, ou me faufiler à l’intérieur de moi comme un lapin dans son terrier, je ne comprenais rien à ce qui se passait. Je laissais venir. J’en avais vu d’autres…

Reprenons : Je suis scénariste ; j’ai passé la cinquantaine ; je ne suis jamais allé à Lisbonne ; je dois y rencontrer un producteur ; j’ai pris, à 15 heures, un avion qui a décollé avec vingt minutes de retard, j’ai fait la connaissance d’une manucure qui a l’intention de se faire photographier dans un concours de coiffure. Et, depuis mon départ, j’ai sans cesse trente secondes d’avance sur mes semblables. Quelle conclusion tirer de ce fatras ?

J’avais proposé à Lorie de la déposer, et elle avait dû se faire des idées à en juger par sa mine navrée quand je lui ai dit au revoir devant la pension où on lui avait réservé une chambre. C’était, dans une ruelle en pente, une pension coquette,  avec un nom (Jacaranda ? Plumbago ?) que je me promis de recycler dans un script. Un scénariste, c’est bien connu, ça recycle. C’est une voiture balais qui ramasse tout ce qui traîne. Ou, si l’on veut, un ruminant qui, après coup, mâchonne ce que ses yeux ont volé.

Courtois (était-ce vraiment de la courtoisie ?) j’avais demandé à Lorie si elle avait prévu quelque chose pour son dîner. Elle m’avait répondu qu’elle resterait sagement dans sa chambre. Peut-être sortirait-elle un instant, juste pour acheter quelques fruits, une tranche de jambon et des concombres.

– Pourquoi des concombres ? lui avais-je demandé.

– Parce que ça fait dégonfler les yeux. Et, demain, il faudra que je sois au top pour le concours…

La pension Jacaranda ou Plumbago n’était pas loin du Sofitel où je devais descendre, et je ne fus pas mécontent d’y arriver enfin. Il fallait que je prenne une douche et que je réfléchisse à la séquence.

Or, avant même d’entrer dans ma chambre, j’avais deviné qu’il y aurait des pivoines dans un vase bleu et que le garçon d’étage actionnerait un rideau électrique en me disant : « Beautifull sigth, isn’t it ? » Bien entendu, j’avais vu juste. Et, là, ça m’a secoué. Si je vais au fond de ma pensée, ce qui ne m’arrive que dans les grandes occasions, je dirais même que ça m’a fait peur.

D’autant qu’à partir de ce beautiful sight, tout se précipita. Je n’avais plus trente secondes d’avance mais dix minutes, puis un quart d’heure, puis une heure. Je réussis même à assister, deux heures avant qu’elle n’ait lieu, à ma rencontre avec le producteur que je n’avais jamais vu, mais qui me parut curieusement habillé (il portait – il portera – un nœud papillon et des guêtres). Cette affaire prenait des proportions malsaines. Il fallait que j’en parle à Thaddeus.

Au téléphone, l’ex-psy n’eut pas l’air surpris. À mesure que je lui racontais cet étrange enchaînement d’anticipations aussitôt ratifiées par la réalité, il m’écoutait en ponctuant ses silences d’un petit rire agaçant.

Avant de me donner son diagnostic, et après deux ou trois « très intéressant », il me posa quelques questions :

– Tu m’as bien dit que tu avais jamais mis les pieds à Lisbonne, n’est-ce pas ?

– En effet. Chaque fois que j’ai voulu y venir, il y a eu un problème…

– C’est bien ce que je pensais…Quel genre de problème s’il te plaît ?

– La première fois, c’était au moment de la Révolution des œillets, quand j’étais encore journaliste. Un rédacteur en chef avait décidé que je couvrirai les événements et puis, finalement, on a envoyé sur place un vieux routier des guerres civiles… J’étais très vexé.

– Et puis ?

– Et puis, il y a eu ce voyage raté avec Nine…

-Ah, Nine, je l’aimais bien, celle-là.

– … la veille du week-end amoureux que nous avions projeté, elle m’a dit que c’était fini entre nous. D’ailleurs, je n’ai jamais compris pourquoi…

– Très intéressant.

– Il y a eu encore deux ou trois faux départs : à cause d’une grève surprise, d’un réveil qui n’a pas sonné, d’un embouteillage qui m’avait fait rater l’avion… À la fin, j’y ai renoncé : Lisbonne ne voulait pas de moi… Il a fallu ce remake des « Amants du Tage » pour que…

Thaddeus jubilait :

– Eh bien, mon cher, nous y sommes !

– Où sommes-nous ?

Il se racla la gorge, comme il le faisait chaque fois qu’il retrouvait ses réflexes de freudien pontifiant et vaguement cuistre.

– Tu as tous les symptômes de ce que Sigmund appelait le complexe d’Hannibal

– Hannibal ?

– Oui, le général carthaginois.

– Quel rapport ?

– Hannibal, tu t’en souviens peut-être, a failli envahir Rome à deux reprises et, à deux reprises, il en a été empêché – par la pluie, par un sénateur qui parvint à repousser son armée, peu importe. En tout cas, Hannibal n’a jamais réussi à entrer dans Rome et, crois-moi, il a dû être très vexé lui aussi…

– Soit.

– Si Freud a transformé cet exemple en concept, c’est parce qu’il y a des endroits, comme ça, où nous ne parvenons pas à arriver. Notre cerveau reptilien s’y oppose… Comme si l’on savait à l’avance qu’il vaut mieux éviter ça…

– Ça ?

– Oui, la chose qui nous attend, dont on a l’intuition, là où l’on ne peut pas arriver… Maintenant que tu es enfin à Lisbonne, tu vas savoir ce que tu voulais éviter.

– Et mes… anticipations ?

– Normales, tout à fait normales ! Tu as dû tellement te projeter dans cette ville qui se refusait à toi, que ton esprit a anticipé ton séjour et te sert du déjà vu imaginé. Élémentaire, mon cher… Tu vois, il peut encore rendre quelques services le vieux Sigmund.

Cette conversation m’avait énervé. Je sentais bien qu’Hannibal était hors-sujet. Nine, à la rigueur, mais Hannibal ?

D’ailleurs, en écoutant Thaddeus, mon avenir avait recommencé à galoper. J’avais vu ma soirée qui défilait comme un film pas encore tourné : après le rendez-vous avec le producteur, j’irais traîner dans les rues tièdes, j’entrerais dans un bar, je boirais un porto, je téléphonerais à Nine afin de lui demander, avec quelques années de retard, pourquoi, ce jour d’autrefois, ça s’était fini entre nous… On aurait dit, pour le coup, que mes anticipations allongeaient leur foulée. Désormais, j’avais trois ou quatre heures d’avance.

Une mauvaise sueur perla à mes tempes, sur mes joues, autour de ma bouche. Cette sueur parut toxique. Elle avait une odeur de cadavre. Enfin, cadavre, c’est une façon de parler, puisque je n’en ai jamais reniflé.

J’ai pris ma douche. Je me suis changé pour chasser l’odeur. Je suis sorti.

En traversant le hall de l’hôtel, j’aperçus le producteur, son nœud papillon, ses guêtres. Il m’attendait. Il ne m’a pas reconnu quand je suis passé devant lui.

Dans la rue, tout s’est déroulé comme prévu : la foule, l’air tiède du soir, le bar, le porto, la boîte vocale de Nine qui sera sans doute surprise d’entendre ma voix, quand elle l’entendra, après tant de temps…

En me concentrant, j’arrivais maintenant à devancer les choses avec une bonne profondeur. Cinq heures, six heures d’avance… Mais ces anticipations butaient sur quelque chose. Un mur. Un obstacle frais et vert. Oui, il y avait du frais et du vert dans cet obstacle. Au-delà, c’était le vide… Une sorte de néant… Je m’étais dit que, bientôt, j’irai plus loin, jusqu’au lendemain, ou directement jusqu’au mois suivant, mais non : il n’y avait rien au-delà de cette sensation fraîche et verte. Comme si ça devait être ma dernière sensation en ce monde.

Ce soir-là, j’ai marché. Longtemps. Au hasard. J’ai longé le Tage et ses palais dévorés par les embruns. J’ai observé les nuages rouges qui se ruaient vers l’océan. J’ai envié les gens qui se pressaient joyeusement à la terrasse des restaurants.

Ce fut une promenade deux fois crépusculaire : parce que la nuit était déjà presque là ; parce que quelque chose, autour de moi, en moi, s’éteignait.

Je traversai des carrefours, grimpai des escaliers, entrai dans des immeubles pour en ressortir par une porte de service. Comme si je voulais qu’on – qui ? – perde ma trace.

Rien n’y fit : il y avait toujours cette fraîcheur verte à l’horizon. Et rien au-delà.

Je ne saurais dire comment je me suis retrouvé, vers minuit, devant la pension coquette de Lorie. Dans mes anticipations, je passais pourtant un moment avec elle, et c’est ce qui m’incita, malgré l’heure tardive, à entrer, à demander le numéro de sa chambre, à cogner à sa porte.

Lorie ne dormait pas. Et eut un sourire espiègle en m’apercevant.

– C’est vous…

Elle portait un déshabillé rose à travers lequel on apercevait ses seins de manucure allumeuse. Une bougie diffusait un parfum sucré dans sa petite chambre. Il était évident qu’elle m’attendait. Qu’elle avait, elle aussi, tout prévu.

Je voulus l’embrasser. Elle s’esquiva avec des manières de fille facile.

– Vous avez l’air triste… Vous voulez un peu de réconfort ?

Et, sans transition :

– Viens, je vais m’occuper de toi.

Elle me fit couler un bain. Me masse le dos et les pieds (« j’ai appris ça à Phuket… Tu connais Phuket ? »), me proposa de m’allonger sur mon lit.

E là, d’un seul coup, ça s’est mis à tourbillonner…

Tout : Thaddeus, Hannibal, le roman suédois, la voix de l’hôtesse de l’air, le type qui ne voulait pas que sa femme oublie de téléphoner à Yves, les mensonges, les envies, les fleurs de cimetière, les pivoines, le Toumalet, Nine, les nuages rouges…

On raconte que la vie défile ainsi, en accéléré, quand on va…

Ça aussi, il faudra le recycler… Un long travelling… Toute une vie en travelling rapide…

Au fond de ce travelling-tourbillon, tout au fond, la fraîcheur verte me barrait toujours l’avenir. Comme un infranchissable ravin.

Lorie dut sentir qu’il y avait un problème et elle reprit sa voix pointue :

– Je vais te faire un soin, tu te sentiras mieux.

La sueur toxique était revenue. Avec son odeur. Ma tête tournait. À cause de la bougie sucrée ? Du porto ? Je n’allais tout de même pas avoir un malaise, ou pire, dans une chambre de la Pension Jacaranda-Plumbago… Mais est-ce qu’on choisit l’endroit où…

Je me sentais glisser, glisser…

Pendant ce temps, Lorie s’affairait. Elle avait pris un concombre et le coupait en rondelles. De belles rondelles vertes et fraîches.

Elle s’approcha.

La fille coquelicot vite fané avait les gestes inattendus d’une prêtresse. Je me suis souvenu que, dans toutes les religions du monde, ce sont les femmes qui font la toilette des morts.

– Ferme les yeux, je vais te mettre du concombre sur les paupières, ça va te détendre…

Je vis ses mains, ses doigts, son sourire espiègle. Elle devait agir de cette façon dans son salon bien fréquenté de la rue Magellan.

Magellan fut le dernier mot que je me suis entendu penser. Ça m’a paru normal puisque j’étais arrivé à Lisbonne et puisque Magellan était Portugais. Après, je n’ai plus rien anticipé.

Le présent et l’avenir se sont alors remis à leur place.

Dans l’ordre. Ils avaient décidé, semble-t-il, de venir l’un après l’autre. Comme il faut.

Quand Lorie a placé les rondelles de concombre sur mes paupières, tout s’est brutalement pacifié.

Oui, j’étais enfin arrivé à Lisbonne.

Et tout y eut, soudain, un goût d’éternité.

9 Commentaires

  1. Quand même sortir de chez soi devient une affaire d’état, un pas franchi vers un territoire anciennement offert en totalité, mais nouvellement repris au fils de l’homme ayant abandonné la société qui l’a perdu, ce déligieux priant pour que lui pousse un cheveu sur la langue, avec son religio gêné aux entournures, lui veut bien s’accrocher à qui voudra s’accrocher à lui, en quête d’un mystère à strates, de la réalité onctueuse et friable d’un mille-feuilles à remplir de tout ce qui le compose déjà, Lisbonne sera son troisième étage du temple d’Éleusis, et si la déesse fellatrice a pris soin de se vernir les ongles avant d’entrer en scène, n’y voyez rien d’obscène, il n’y a que nous pour assister au rite, ont été arrêtés au deuxième, et renvoyés dans leurs pénates, les candidats à l’initiation qui se seraient noyés dans le fleuve d’encre où les mots de ce qui fut et de ce qui sera se sont mêlés aux mots de [l(’e<^)t(tre)s], ce simulacre de fleuve et de tombeau, cette tombe d’eau à laquelle le mort au premier monde va émerger en oubliant aussitôt à quel monde il fut mis, lorsqu’il apercevra le sein droit de Lorie, redescendant au ralenti frapper doucereusement sa joue.

  2. Cher Jean-Paul,
    Quel plaisir d’avoir de vos nouvelles par ce très beau texte.
    Je n’ai qu’un seul souhait: que dans l’éternité, l’eau des bains coulés par les manucures de la rue Magellan reste toujours à bonne température.
    Amitiés,
    Gilles

  3. Je consulte régulièrement ce site pour avoir des nouvelles de Sakineh.
    Ravie de tomber sur un texte aussi inattendu sur le net.
    Un texte littéraire qui nous change un peu de la lourdeur journalistique.

  4. Mon cher Jean-Paul.
    Très drôle. Parfait. Sauf que moi, le problème est inverse et autrement plus grave : j’ai toujours eu cinq minutes de retard sur ce qui venait d’arriver, et cela augmente d’année en année. Tiens, par exemple: je viens de lire ton texte, et je ne pourrai pas t’écrire ces quelques lignes avant cinq bonnes minutes, le temps qu’il me parvienne qu’en effet, j’ai bien lu un texte de toi…quand exactement ? je ne sais plus, hier peut-être ou tout à l’heure. Donc je te demande cinq minutes avant de t’écrire tout ça, et en attendant, je t’embrasse. Mais tout cela, lecture, embrasser, cinq minutes, ne le savais-tu pas déjà depuis trente bonnes minutes ?
    Gilles H.