Imaginons qu’en mai 1948, lors de la proclamation de la création de l’Etat d’Israël par Ben Gourion et ses compagnons, il n’y ait pas eu, dans le territoire souverain du nouveau pays, une seule personne ne se définissant pas comme juif, pas un seul arabe palestinien, pas un druze et pas un circassien. Comment aurait-on nommé alors le nouvel Etat ? Dans la déclaration d’indépendance, cela a été exprimé de façon claire et juste : « Nous proclamons la fondation de l’Etat juif dans le pays d’Israël, qui portera le nom d’Etat d’Israël ». Cette déclaration nomme clairement le nouveau pays : Israël parce que Eretz Israël est le nom de son territoire et « peuple d’Israël » est le nom d’origine du peuple, nom qui selon les écrits de la Bible lui a été donné par Dieu en personne et lui a, pendant des centaines d’années, servi de nom exclusif avant que ne se rajoute à lui, sans jamais le remplacer le nom de « Juif » ou de « peuple juif ». Et donc, pendant des milliers d’années, le nom d’Israël ou peuple d’Israël est resté le nom dominant, si ce n’est complètement exclusif, dans les prières et dans nombre des textes canoniques et centraux du peuple. En effet, si aujourd’hui Moïse, Samuel et Saul, les juges, les rois et les prophètes sortaient de leurs tombes et qu’on leur demandait « s’il vous plait messieurs, identifiez vous, qui êtes vous ? ». Ils répondraient : « Nous sommes des Israéliens ou des fils d’Israël ». Et si on revenait vers eux pour leur demander : « Et qu’en est-il de votre « caractère juif » ? Ils répondraient : « Nous ne comprenons pas ce que vous voulez dire. »
Ceux qui pensent qu’il y a dans le nom « Israël » ou « Israélien » quelque chose de cananéen1 qui annule tout ce qui provient de l’essence et de la culture juive issue des milliers d’années d’exil se trompent. C’est plutôt le contraire. Israël est un terme qui inclut plus l’histoire et la culture du peuple que le terme de juif. Israël est aussi le nom d’origine, universellement utilisé par les autres peuples dans leurs sources religieuses, alors que l’appellation de juif n’est pas unique, elle change d’une langue à l’autre et connaît des variantes différentes même parmi les Juifs qui parlent des langues différentes. Le nom de « Juif » dépend dans beaucoup de cas d’une interaction, la plupart du temps négative, avec les autres peuples (en écho au souvenir de Juda,) à la différence du nom d’origine du peuple tel qu’il se définissait en Erets Israël et encore pendant la longue période d’exil.
C’est pourquoi même si en 1948 il n’y avait pas un seul citoyen non juif dans le territoire du nouveau pays, il ne serait venu à l’esprit de personne de nommer ce nouvel Etat « la Juive » ou « la Judée » et certainement pas « Tsion » (synonyme de Jérusalem). D’autant plus que l’origine du nom « Juif » se trouve dans la tribu de Yehouda et se rapporte à l’une des douze régions d’Erets Israël habitées par des Juifs même à l’époque du second temple puis pendant la période de la Mishna, et pour une raison ou une autre, ce nom partiel a désigné parfois aussi tout le peuple.
En conséquence la décision évidente de désigner en 1948 Israël comme nom de l’Etat a été naturelle et juste. Aurait-il fallu nommer ce nouvel Etat « Etat d’Israël » et pas simplement « Israël » comme la France, le Danemark, la Thaïlande ? On peut supposer qu’ici le mot « Etat » trouve son origine dans l’association faite par Herzl dans le titre de son livre « l’Etat juif 2». Mais sur un plan logique rien ne justifiait de ne pas formuler la phrase de la déclaration d’indépendance ainsi : « Nous proclamons la fondation de l’Etat juif dans le pays d’Israël, qui portera le nom d’Israël ». En effet, jusqu’à maintenant on utilise parallèlement et réciproquement le nom d’Israël et celui d’Etat d’Israël sans aucune différence significative entre eux.
Et dans la situation hypothétique, où il n’y aurait pas un seul non juif dans les limites de l’Etat d’Israël, aurait-on encore besoin d’insister en précisant « un Etat démocratique israélien » comme nous le répétons aujourd’hui d’une façon contrainte « un Etat juif démocratique ». Il me semble que non. Ni les Danois, ni les Italiens, ni les Irlandais, ni aucun des autres peuples ne doivent mettre l’accent, comme en un acte conjuratoire, « un Etat danois démocratique » ou « un Etat italien démocratique » ou « un Etat américain démocratique ». Le complément « démocratique » n’est pas nécessaire comme adjectif supplémentaire.
Une question supplémentaire se pose alors : Est-ce que la dénomination exclusive Israël ou Etat d’Israël conserve encore le sionisme de l’Etat, c’est-à-dire la loi du retour qui est l’unique expression pratique et légale du principe sioniste ? Absolument oui. Il n’est pas nécessaire d’insister et de dire « Etat juif » ou « Etat du peuple juif » pour exprimer la validité de la loi du retour. Au contraire quand nous disons que l’Etat d’Israël est aussi un Etat sioniste, nous exprimons de façon évidente un processus par lequel nous proposons aux Juifs de la diaspora de se transformer en Israéliens, c’est-à-dire de revenir aux sources et à la totalité de leur judaïsme à la fois dans son territoire, son histoire et son expérience vécue dans un cadre qui les engage. Et voici que cette notion israélienne est aujourd’hui une notion qui est aussi vivante et vraie dans l’expérience des Juifs en diaspora, et la question est comment la transformer de la théorie à la pratique.
A ce propos, la loi du retour est le fondement moral de la décision des Nations Unies de novembre 1947 de créer dans une partie de la Palestine un Etat israélien souverain pas seulement pour les six cent mille juifs qui y habitaient à cette époque, mais un Etat qui serait ouvert à tous les Juifs qui voudraient s’y installer. Sur un plan moral, cette règle est encore valide jusqu’à aujourd’hui. En effet il n’est pas possible que celui qui est arrivé ici en vertu de la loi du retour, ou ses parents, ferme après lui la porte qui s’est ouverte devant lui. Et de même dans l’Etat palestinien qui naîtra, il y aura à juste titre une loi du retour pour tous les Palestiniens dispersés dans la diaspora palestinienne.
Pourquoi alors y-a-t-il ces dernières années un processus opposé à ce qui est écrit dans la déclaration d’indépendance ? Comment la phrase « Nous proclamons la fondation de l’Etat juif dans le pays d’Israël, qui portera le nom d’Etat d’Israël » s’est-elle renversée en une phrase où l’on entend « Nous proclamons que l’Etat d’Israël est un Etat juif ou un Etat juif démocratique » ? La raison de ce renversement est ancrée dans plusieurs causes mais en premier à la présence croissante et respectable d’une minorité nationale palestinienne au sein de l’Etat d’Israël.
Pour défendre en apparence notre identité face à la minorité nationale arabe palestinienne en Israël, nous élaborons une combinaison qui devient une sorte de conjuration magique « Un Etat juif démocratique ». Juif pour garantir notre identité vis-à-vis de l’identité palestinienne qui se trouve en nous, démocratique pour apaiser les Arabes au sujet du maintien de leurs droits civils. Mais cette combinaison sert-elle vraiment les deux côtés ou ne devient-elle pas une combinaison nuisible aussi bien pour les Juifs israéliens que pour les Arabes israéliens. Selon la formule contestataire et ironique de Ahmed Tibi3 : « L’Etat d’Israël est juif pour les arabes et démocratique pour les juifs ». L’affaiblissement continu des notions d’Israël ou d’israélien au profit des notions de juif et de palestinien constitue-t-il une évolution juste aussi bien pour les Juifs israéliens que pour les Arabes palestiniens israéliens ?
Les problèmes posés par l’expression « Etat juif démocratique » sont nombreux, d’où la tentative de les contourner ou des les atténuer avec d’innombrables articles et journées d’études.
Le premier problème concerne la notion de « Juif » qui porte éminemment à confusion. La notion de « Juif » est principalement une notion d’appartenance nationale et non d’appartenance religieuse. Même dans la Halacha4 il est dit qu’est juif celui qui est né de mère juive et il n’est pas dit que le juif doit croire en la Thora pour être considéré comme juif. C’est pourquoi si l’on veut suivre une logique précise, il n’est pas juste de mettre dans la même catégorie – catholique, musulman, bouddhiste et juif – , mais il serait juste de dire catholique, musulman, bouddhiste et juif religieux ou juif croyant.
Sur un plan purement logique, seule la combinaison suivante est exacte : français, chinois, anglais, juif. La religion juive est un élément facultatif dans la définition de juif de la même façon que le catholicisme ou le christianisme est un élément facultatif dans celle d’un italien, d’un anglais ou que l’islam dans celle d’un égyptien. Ceci a été absolument prouvé pendant les deux siècles de laïcité juive.
Au moment où l’on utilise de façon inflationniste la notion « Démocratie juive », on ajoute, consciemment ou pas, un élément religieux à la notion de l’Etat, ce qui est contraire aux faits. L’Etat d’Israël est dirigé par ses citoyens et non par une quelconque institution religieuse. Tout ce qui a été transmis à des institutions religieuses en Israël l’a été par le bon vouloir du pouvoir civil et pour des calculs de coalition politique ou autres. Et l’autorité qui a donné le pouvoir de reprendre tout ce qu’elle a donné. Le soutien de l’Etat à des institutions religieuses existe dans beaucoup d’autres lieux dans le monde. Israël n’est pas une exception quand elle utilise des symboles religieux comme les fêtes dans le tissage de sa vie quotidienne.
C’est pourquoi l’association « Etat juif » même avec l’adjonction soi-disant de la police d’assurance « démocratique » est perçue à priori de façon hostile et aliénante par les citoyens de l’Etat qui ne sont pas juifs parce qu’ils entendent, qu’on le veuille ou non, ce que nous entendons dans l’expression « Etat musulman ». Et même si on atténuait celle-ci avec l’expression « démocratique » dans une formule « Etat musulman démocratique », cela ne neutraliserait pas encore l’aliénation fondamentale des non musulmans vis-à-vis de cet Etat.
De plus, l’expression « Etat juif » avec la connotation religieuse qui l’accompagne, contraint les citoyens non juifs d’y opposer fermement leur autre religion, musulmane ou chrétienne, comme une définition de leur identité différente. Alors que l’expression « Etat israélien » avec l’ajout « démocratique » ou même seulement « Etat israélien » crée un rapprochement et une association avec cet Etat.
Pour le palestinien ou le druze, le musulman ou le chrétien, la citoyenneté israélienne, qui s’exprime aussi dans le cadre de la vie, dans la langue hébraïque et aussi bien entendu dans la relation profonde et commune à la patrie, octroie une certaine participation même dans « l’israélité » nationale historique, de la même façon qu’un juif français, qui considère sa « francité » seulement dans son aspect civil, est associé à l’identité nationale française historique telle qu’elle s’est constituée pendant des générations.
Le mot « démocratique » qui se trouve dans la notion « Etat juif démocratique » est parallèlement faible et problématique dans la défense des droits des minorités comme par exemple les lois discriminatoires sur les terres du Keren Kayemet5. Alors que le « démocratique » qui se trouve dans l’expression « état israélien démocratique » est de façon naturelle beaucoup plus fort dans la défense des droits des Israéliens qui y sont associés. Non seulement les Juifs ne doivent pas être les seuls à défendre en apparence la démocratie pour les Arabes, mais tous les Israéliens qui veillent pour eux-mêmes sur la démocratie selon des critères civils universels. A première vue, il s’agit seulement d’un changement de mot. Il ne résout évidemment pas en soi les problèmes essentiels qui augmentent et s’aggravent dernièrement du fait de la droite nationaliste, mais il crée une base commune sur laquelle il sera plus juste de commencer les réparations.
Un texte traduit par David Chemla.
