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Les roses de Cuernavaca

Jean-Paul Enthoven

1. Ce jour, cette nuit avaient lentement pris forme. Dans nos têtes. Dans les livres que nous aimions. Dans les sensations partagées. Puis, ici et là, au fil de moments glorieux. Était-ce dans le Midi ? À Cuba ? Au Mexique ? C’était bien, en tout cas, de s’asseoir à une table avec Bernard, de manger des mangues et du guacamole, de rigoler autour de cette affaire improbable. Un film ? Pourquoi pas. Gary avait bien raté le sien. Alors, pourquoi pas nous ? Il y avait une phrase de Cioran qui revenait sans cesse (et qui se retrouve dans le scénario) : « J’ai connu toutes formes de déchéances, même le succès. » Il suffisait de compléter, d’adapter, de noircir la formule. Et puis : il faisait toujours si beau quand nous nous y mettions, devant une mer ou une piscine, pour préparer Le Jour et la Nuit.

2. Moi, j’imaginais un truc simple, très Sacha Guitry, avec des jolies filles et des maîtres d’hôtel en gilet rayé. Le décor ? Je voyais un petit château du côté de Rambouillet ou de Chantilly. Très chic. Genre Règle du jeu. Répliques sonores, mots d’auteur, un peu de sexe. Mentalement, je plagiais Jean Renoir. Il est vrai que je n’ai jamais eu beaucoup de considération pour l’originalité.

3. Bernard, lui, Ă©tait plus radical. « Rambouillet, c’est grotesque ! » disait-il. « Pourquoi pas Neuilly ou la vallĂ©e de Chevreuse, tant qu’on y est… » Du coup, mon petit château charmant est retournĂ© vers ses limbes. Ă€ sa place, je vis jaillir un palais dĂ©labrĂ© du Mexique. Une belle ruine, avec psychologies et hĂ©ros en rapport. Je n’allais pas mourir pour Rambouillet, non ? J’ai tendance, il est vrai, Ă  nĂ©gliger la gĂ©ographie. Finalement, l’idĂ©e du Mexique s’est imposĂ©e, un soir, alors que je me trouvais avec Bernard devant l’église Saint-Thomas-d’Aquin. L’AngĂ©lique y fut-il pour quelque chose ? Allez savoir.

4. Ah, le Mexique ! À cause d’Arielle ? De Malcolm Lowry et de son consul déglingué ? À cause des roses de Cuernavaca ? De la fête des morts ? Des vagues qui déferlent sur les plages d’Ixtapa et de Zihuatanejo ? Indécidable. Mais ce qui est sûr, c’est que le Mexique a déboulé comme un ouragan sur mon petit château bien français. Y jetant tout un climat d’aridité et de déréliction. Dans nos imaginations, ça avait déjà une sacrée gueule.

5. On écrit, on réécrit, on s’amuse. Le serveur cubain qui nous désaltérait pendant ces séances joyeuses s’appelait Leandro. Il était muet. Son prénom et son mutisme se sont naturellement incorporés au film à venir. Salut, cher Leandro ! As-tu jamais su que tu existais sur une pellicule qui tourne peut-être encore au Rialto de Libreville ou à l’Escurial de Cotonou ?

6. Le scénario est bouclé. Pas mauvais, franchement. Un bon petit scénario fidèle au cinéma des seventies. Drame, amour, badaboum, exil, renaissance, badaboum. J’avais vraiment envie de voir le film que nous écrivions. Et puis Bernard avait déjà sa vie, et je n’avais pas encore la mienne. Alors, cette historiette bien tournée – qui sait ? – ferait peut-être de moi un incontournable parmi les professionnels de la profession. On allait m’appeler de Rome ou de Los Angeles. Je n’y serais pour personne. Je me faisais tout un film. Un autre film.

7. J’ai adoré la période des repérages. Allers-retours au Mexique. Séjours parfaits à las Manianitas où un paon faisait sa roue à l’heure des margaritas. Visites dans des haciendas déjà filmées par Huston ou Scorsese. Ma fiancée de l’époque me trouvait irrésistible dans le rôle de l’écrivain-scénariste. Je l’avais reconquise de haute lutte. Truffaut, déjà, m’avait appris que le cinéma, c’est d’abord une histoire inventée par des hommes qui veulent plaire à des filles.

8. Rencontre, un matin, avec André Lévy, le père de Bernard : il nous prend au sérieux, il veut nous aider à réaliser ce film, il va s’y impliquer personnellement. Cet homme ne parle jamais à la légère. Son beau regard me rehausse. Ce film, j’y croirai donc puisqu’il y croit. Puisqu’il n’est pas question de décevoir un homme de cette trempe. André Lévy est mort peu après. Et là, j’ai compris que Bernard irait jusqu’au bout. Il n’avait pas le choix : comment aurait-il pu renoncer au dernier projet de son père ?

9. Dans le film, il y a des montgolfières et des volcans. D’oĂą nous est venue cette idĂ©e bizarre ? Je ne sais plus. De l’enfance ? Je n’ai pas eu d’enfance. De Jules Verne ? Ses livres me rasent. D’ailleurs, ai-je eu ma part dans cet apport gravement dĂ©cisif ? Je le crains car, autant l’avouer, j’aimais beaucoup les accessoires poĂ©tiques. Les volcans, surtout. Alors, Ă  cause de Lowry ? Plausible. Let’s go under the volcano… « La lumière d’un tableau, disait Picasso, vient toujours d’un autre tableau. » MĂŞme chose pour les films. Quant aux montgolfières, je reste perplexe : Ă©tait-ce parce que j’avais lu, dans une nouvelle de Fitzgerald, l’aventure d’un New-Yorkais qui s’en sert pour enlever sa fiancĂ©e d’Alabama ?

10. Un matin, vers six heures, j’ai entendu Bernard sur une plage, devant une cinquantaine de techniciens, devant des acteurs immenses, devant l’océan, dire : « Moteur ! » Il a eu ce courage-là. Ce culot. Comment avait-il fait pour oser ? J’étais épaté. Moi, j’avais envie de me cacher derrière les rochers tout proches. Ou dans une ruine toltèque. Mais c’est ainsi : quoi que je fasse, je me sens illégitime. Quoi qu’il fasse, il se sent protégé par les dieux. Et, au Mexique, les dieux sont partout.

11. Delon, Bacall : lion et lionne. Griffes un peu Ă©limĂ©es, mais tout de mĂŞme. Ça n’est pas rien de tenir ces deux fauves dans son viseur. Bernard les a facilement domptĂ©s. Rapports de force et de sĂ©duction. Les fauves, bientĂ´t, se soumettent. Un soir, miss Bacall perdit ses boucles d’oreilles. Il fallut ratisser la plage pour les retrouver. C’est bon Ă  vivre, tout ça…

12. Scènes érotiques : Delon doit étreindre Arielle. Bernard filme, puis ne filme plus. Je n’étais pas là. On m’apprit plus tard que Bernard avait peut-être pris, dans la pénombre, la place de Delon. Vrai ? Faux ? J’aime ces approximations qui me semblent appartenir, de droit, à la mythologie du cinéma. Gary ne devait pas être très content, lui non plus, quand Jean Seberg tremblait dans les bras de Maurice Ronet.

13. Jour après jour, le film s’éloigne de moi. Désormais, il appartient à Bernard, qui se bat, mélange l’anglais et l’espagnol, ruse, ne dort plus, s’emporte, se calme, se bat encore, toujours. D’où lui vient cette énergie ? Que veut-il prouver ? À qui ? J’ai ma petite idée à ce sujet.

14. Des visiteurs parisiens viennent voir ce qu’on fabrique : Françoise Giroud, Toscan du Plantier. Ils sont morts, eux aussi. Elle, dans un théâtre. Lui, dans un festival de cinéma. Je les revois, sur la plage, tenant à la main des verres remplis de boissons exotiques. Chère Françoise. Cher Daniel.

15. Quand le film est sorti, de puissants esprits ont affirmé que c’était le plus mauvais film de l’histoire du cinéma. Ainsi, sur les trois ou quatre cent mille films tournés depuis l’invention des frères Lumière, nous aurions, du premier coup, atteint le sommet de l’infamie. Une performance, non ?

16. Berlin : on siffle dans la salle. D’autres, plus rares, applaudissent. Je sens que ça tourne mal. Tout le monde s’en prend à Bernard. Règlements de comptes, haine infinie : enfin, on le tient, celui-là ! Les crachats m’épargnent. Je suis un peu vexé. J’aimerais bien, moi aussi, prendre ma part d’échec. Hélas, on m’ignore. Je devrais monter sur l’estrade, saisir le micro, citer Brecht et Stanislavski. Mais ça, je ne sais pas faire.

17. Il y eut, aussi, ce festival de Shanghai où le film représentait la France. Je me souviens des sous-titres en chinois qui dévoraient la moitié de l’écran. Je me souviens aussi que notre avion avait survolé le fleuve Amour qui était gelé. Quand je pense à notre film, je pense à la chaleur du Mexique et aux glaces du fleuve Amour.

18. Alors, bon ou mauvais, ce film ? Sincèrement, je ne sais plus. Plutôt bon, je crois. Avec des défauts. Et du mélo. Et des nostalgies mal contrôlées. Mais, pas si mauvais qu’on l’a prétendu. Et, dans ma mémoire, cette défaite ne compte pas. Je revois souvent Le jour et la Nuit, mais pas pour ses images : plutôt pour les paquets de temps révolu qui flottent autour. Pour les vivants d’autrefois qui ne sont plus. Pour la voix sévère et juste d’André Lévy. Pour les histoires d’amour nées et mortes dans tout ce vacarme. Au fond, ai-je jamais été plus heureux que pendant ces jours et ces nuits ? Une ou deux fois, peut-être. Pas davantage. Je rêve parfois d’une forme d’art dont la qualité se mesurerait, pour les artistes, en unités de bonheur éprouvé. C’est égoïste ? Oui, oui. Mais le reste, croyez-moi, n’a aucune importance.

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Il était une fois à l’université
Dai Sijie
Un jour de mars 1984, je m’assis au milieu des étudiants du département de cinéma, pour la première fois. Je m’en souviens comme si c’était hier. Nous étions dans une très grande salle, pleine à craquer, les fenêtres encadraient des étudiants, qui se serraient pour prendre place sur les rebords.
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