On peut écrire sur le Rwanda mais pas n’importe quoi

David Gakunzi

C’est avec grand amusement que je viens de lire le texte de Pierre Péan ;  texte étrangement tendu, nerveux, brusque, saccadé, précipité et violent. J’ai choisi d’y répondre calmement, d’élever le niveau (lire ma réponse ci-dessous). Il n’est pas dans mes habitudes de rentrer dans des polémiques aussi stériles et basses.

P.S. : Monsieur Péan veuillez actualiser vos sources et fiches d’informations : j’ai dirigé et coordonné les activités du Centre Martin Luther King, à Kigali, de 1994 à 1997. Cela fait donc plus de 13 ans. Et pour clôturer cette remise à niveau, concernant notamment votre référence à Martin Luther King, deux citations à méditer en partage : 1) à propos du mal : « Celui qui accepte le mal sans lutter contre lui  coopère avec lui » ; 2) au sujet de l’arrogance  des personnages imbus de certitudes : « Rien n’est plus dangereux au monde que la véritable ignorance et la stupidité consciencieuse ».

Ils voulaient exterminer tous les Tutsi. Jusqu’au plus petit. Jusqu’au dernier. Ils voulaient régler la question Tutsi une fois pour toutes. Tel était leur programme. Avaient-ils les moyens de leurs ambitions? Evidemment : qui pouvait, qui allait les arrêter ? L’armée était sous leur coupe, les milices formées pour exterminer au pas et en ordre de bataille, les médias sous contrôle, la masse chauffée à blanc et les soutiens internationaux puissants et inconditionnels.  Qui pouvait les arrêter ? Les Tutsi étaient promis à l’effacement.

L’histoire en a décidé autrement. Les génocidaires ont finalement échoué dans leurs plans. Lamentablement ! Et les voilà en juillet 1994, défaits militairement, divaguant sur les routes de la honte, sur les routes de Goma. Et les voilà traqués par la morale et la justice internationales. Le flagrant délit était énorme, les preuves évidentes. Ils ne pouvaient pas nier. Le génocide fut retransmis en direct sur toutes les chaînes de télévisions de la planète, vécu en temporalité réelle par le monde entier. Alors pour justifier leur barbarie, ils ont inventé une parade de circonstance : la thèse du double génocide. « Oui,  nous sommes des monstres ignobles, disaient-ils, toutes dents dehors, les mains encore dégoulinant de sang. Oui. Mais ceux d’en face aussi. Le FPR a aussi tué. Les Tutsi ont aussi tué. Il y a eu un double génocide. Et d’ailleurs ce sont eux qui ont commencé. C’est l’attentat contre l’avion présidentiel du 6 avril 1994, qui a tout déclenché.»  L’école négationniste de Goma était née,  les idées-forces de son discours fondateur lancées officiellement. Nous étions en juillet 1994.

Quinze ans et quelques mois plus tard, quinze ans après le génocide que sont devenus ses sinistres initiateurs et négateurs ? Pourchassés, la plupart d’entre eux ont été finalement arrêtés, les uns après les autres, jugés, condamnés et écroués. Justice. Leur rhétorique haineuse est, elle, malheureusement encore libre de mouvement, logée, nourrie et portée par certaines plumes douteuses, en mission de falsification de l’histoire et de règlement de compte. Le discours est à l’évidence plus moderne, plus civilisée mais au fond identique : cynique, inhumain, violent, éhonté, sans-gêne pour les morts, offensant  pour les rescapés. Triste constat : la liste des candidats à l’affect anti-Tutsi est encore longue. Oui, mais, Pierre Péan, enquêteur chevronné, pourfendeur dans les années soixante-dix de ces chefaillons nègres, inarticulés, corrompus, geôliers de leurs propres peuples ne peut pas être de cette division-là !

Oui mais, que dit Péan sur le Rwanda ? Que cherche-t-il, cahin-caha, clopin-clopant, à graver dans les mémoires depuis quelques saisons ? Qu’énonce-il ? Rien d’original. Rien de neuf. Son discours reprend en réchauffé – consciemment ou pas – tous les postulats et présomptions de l’argumentaire de l’école de Goma. Alors, oui, il est légitime de se poser des questions, de s’interroger : qu’est-ce qui  fait écrire le sieur Péan, qu’est-ce qui est en jeu dans son nouveau combat ? La recherche de la vérité ? Baratin, boniment. La vérité est connue de tous. Le génocide rwandais n’est pas un sujet de controverse : les faits sont précis,  vérifiés, concordants, documentés, jugés.  Alors ? Double génocide, répond notre célèbre écrivain. Autrement dit, le génocide contre les Tutsi n’aurait été en fin de compte macabre qu’une violence de plus noyée dans un ensemble de violences. En somme, comme dirait l’autre « un détail » de l’histoire.  Confusion sincère ou calculée, voulue ? Pourquoi cette reprise martelée d’une thèse aussi fétide, celle du « double génocide ». Péan le sait très bien, tout meurtre, tout crime n’est pas un génocide. Oui mais, il y a, bon sang, le nombre des morts qui parle ! Et voilà notre chevalier blanc qui se lance dans un bidouillage abject du nombre des morts. Et là nous touchons le fond de la confusion intellectuelle, car ce n’est pas l’ampleur de l’amputation, le nombre des morts,  qui fait d’un crime un génocide ; le chiffre ne fait pas le génocide. Elémentaire.

Oui mais Kagamé ! Kagamé! hurle alors sur tous les plateaux, Péan. Kagamé. L’obsession Kagamé. Dans une interview accordée à Marianne, l’écrivain affirme préférer feu Omar Bongo – personnage qu’il voua autrefois aux gémonies – à Kagamé. C’est son choix. Il est libre de son choix.  Oui mais cela ne nous éclaire en rien sur sa volonté obsessionnelle de ramener le débat sur le génocide contre les Tutsi du Rwanda sur la  personnalité de Kagamé ? Pourquoi cette volonté de transférer le mal du génocide sur Kagamé ? Pourquoi cet acharnement à faire de Kagamé le mal à supprimer ? Pour les génocidaires rwandais la cause est entendue : Kagamé est le mal suprême. Leur ennemi public numéro 1. Rien de plus normal. Il est celui qui les a empêché de mener à terme leur projet d’extermination, de finaliser « le travail » (génocide dans leur jargon scabreux). Au fond, à travers Kagamé, leurs charges visent en définitive son groupe d’appartenance dans sa globalité.

Mais pour Péan, quelles sont les raisons de cette fixation Kagamé ? Intime conviction. Selon mon intime conviction, raconte-t-il,  à tours d’interviews,  Kagamé est l’instigateur de l’attentat contre l’avion présidentiel, élément déclencheur du génocide. Affirmation, accusation grave, proférée sur la base d’une simple intime conviction ! Glissement après glissement,  nous y voilà. Nous voilà de nouveau, hélas, au point de départ : de plein pied dans les thèses de l’école de Goma. L’extermination des Tutsi ? Comprenez, soyez compréhensifs, indulgents : après la mort de leur Président, tel un virus ravageur et soudain la colère s’est saisie sans ambages de la tête des Hutu et ils sont devenus illico fous, déments, féroces, sauvages, cruels, impitoyables, sanguinaires. Le courroux.  Le génocide aurait été ainsi improvisé dans la fureur générée par cet ignoble attentat. La faute à la fureur. Soyons sérieux : la thèse d’un génocide réactionnel et spontanée est archi-faux ; un génocide ne s’improvise pas, il s’organise, il se planifie. Les faits sont là pour le confirmer : l’exécution du génocide contre les Tutsi du Rwanda fut précédée par un temps long de maturation,  de préparation minutieuse, animée, orchestré par une ingénierie étatique.

Tous les négationnismes ont un invariant : cette volonté permanente de recadrage de l’histoire ; cette tentation de nier ou de relativiser le crime absolu au moyen d’un cadrage arbitraire, choisi, accommodant. Le procédé est assez simple : on isole un élément des faits, on zoome et on  pilonne ; on fait diversion, on déplace le débat. On essaie de réécrire l’histoire. Certains en ont fait leur mission, leur métier. Péan peut continuer à écrire sur le Rwanda ses thèses vaseuses si cela l’enchante mais cela ne changera strictement rien au cours de l’histoire. En septembre 2008, lors de son procès pour « incitation raciale » et « diffamation raciale », il avait posé cette question assez congrue : « Peut-on écrire sur le Rwanda ? ».  La procureure de la république avait répondu opportunément : « On peut écrire sur le Rwanda, mais pas n’importe quoi, pas n’importe comment. »


Print

15 commentaires sur «  On peut écrire sur le Rwanda mais pas n’importe quoi »

  1. Sauvenay dit :

    Bonjour,
    et tout d’abord merci encore une fois à M. Gakunzi pour cette réponse à Pierre Péan.
    Manière de contribuer à un débat qui ne connait pas ses limites, je profite de cette tribune pour témoigner d’une intervention, il y a quelques heures, à la radio (France-Culture) de M.Rony Brauman. Invité à se prononcer sur un sujet de son choix pour une brève, il choisit de s’étonner de la réception mondiale du rapport rwandais mettant en cause les factions extrémistes hutu dans l’attentat de l’avion qui coûta la vie a Habyarimana en 94 et fut immédiatement suivi des premiers meurtres du génocide (il semble avoir confondu le rapport Mucyo, paru il y a plusieurs mois, et le rapport Mutzinzi, paru jeudi dernier). Il s’insurge contre cette réception qui lui parait inopportune, puisqu’accueillie avec sérieux alors qu’émanant, selon ses propres mots, d’une dictature et d’un régime de terreur.
    Hélas ! Que d’accusations, et très souvent françaises ! M. Paul Kagamé n’est certainement pas le plus démocrate des chefs d’état. Du Burundi voisin, où j’ai la joie de résider, les plus fervents défenseurs de M. Kagamé ne se cachent pas son manque de tolérance vis-à-vis de certaines libertés, dont celle de la presse. Mais ils s’accordent sur le point suivant : lui seul a été en mesure de stopper le génocide, lui seul a pu avoir l’autorité suffisante pour stabiliser le Rwanda, pour lui donner et faire durer la paix, et pour en faire finalement un exemple régional de réussite économique. Oui, il y a un prix à payer. Oui, la misère est grande au Rwanda, à côté d’enrichissements spectaculaires. Oui, l’autorité est terrible, quant il s’agit d’empêcher que le voisin reprenne les armes contre le voisin. Oui, la démocratie est bafouée, quand il faut enseigner à un peuple le vivre ensemble après le “pas de survivant” ! La démocratie est un mot des plus jolis, et un idéal merveilleux, que nous, français, savons utiliser avec brio, en saupoudrant le moindre de nos discours. Il s’agit, ici, de se demander quelle démocratie est possible, immédiatement, dans un petit pays surpeuplé dont la majorité des habitants, manipulés par un appareil spectaculaire, ont tué pendant trois mois une minorité jusqu’à l’extinction. Qui, grâce au FPR (et quoi qu’on en dit), ne fut pas achevée.
    C’est cette hargne anti-Kagamé qu’il s’agit de questionner.
    Est-elle le fruit d’une conscience favorable aux extrémistes génocidaires ? Ou d’une inconscience post-coloniale ? Que reproche-t-on à M. Kagamé ? D’être autoritaire ou d’avoir interrompu le génocide et de maintenir une paix fragile ? Il s’agirait de ne pas confondre. Il est étonnant, du Burundi voisin se préparant non sans heurt à des élections difficiles, d’entendre les accusations dont est l’objet M. Kagamé. Il serait l’instigateur du meurtre d’un président qui venait de signer des accords lui ouvrant, à lui, et au FPR, les portes du pouvoir ; et le promoteur du génocide de ceux dont il défendait les droits depuis de nombreuses années. Ou bien le responsable d’un second génocide dont on a bien des difficultés à étayer la thèse…
    Au-delà, il s’agit de s’interroger sur le fond de la résistance qui existe en France contre tout ce qui émanerait du Rwanda avec à sa tête un président honni. D’où vient-elle ? Se prend-elle à défendre les droits de l’homme, bafoués, ou bien le souvenir d’un régime antérieur, si proche de du pouvoir français ?
    Je n’ose croire à cette seconde hypothèse, et cependant la première ne me donne pas tellement satisfaction.

  2. Max Rodinson dit :

    Georges Kapler nous fait le coup du grand complot: Péan serait-il mêlé de prés ou de loin au génocide, demande-t-il? sans aucun autre élément que le fait que Péan a dit un jour être intervenu sur le Rwanda.
    Manque de chance pour la nouvelle inquisition: il est ressorti lors du procès en appel Péan-Sos, le 11 septembre dernier, que si Péan est intervenu au Rwanda, c’était les jours suivants le 6 avril 1994 auprès des hommes politiques qu’il connaissait en France pour qu’on fasse tout pour sauver les enfants de la premier ministre Agathe Uwilingiymana, laquelle qui venait d’être assassinée le matin du 7. Les enfants sont aujourd’hui en Suisse. Et le chercheur qui avait sollicité Péan depuis Kigali au téléphone l’a remercié dans un fax qui é été lu à la fin de l’audience. Et oui Péan, a aidé à sauver les premières victimes du génocide des Tutsi. Ce n’est évidemment pas le genre d’info qui intéresse kapler. Mais peut-on ainsi jouer avec un génocide au point de se demander si un tel sous prétexte qu’il n’est pas d’accord avec nous est un complice des génocidaires?
    Vous n’en avez pas marre des méthodes staliniennes? Diffamer les autres alors que l’on est soi même juge et partie?
    Car n’oubions pas que l’association Survie de monsieur Kapler avait comme président un ancien conseiller du FPR pour président, à savoir Mr Carbonare. Paix à son âme mais il n’était pas un simple conseiller en développement comme on l’a prétendu. Il était un ami rare de Kagame…

Ecrire un commentaire