Le contenu de cette page nécessite une version plus récente d’Adobe Flash Player.

Obtenir le lecteur Adobe Flash

Diminuer la taille de la police Augmenter la taille de la police  

Contre la burqa

Yann Moix

Je suis violemment contre le port de la burqa pour des raisons qui me paraissent simplissimes et que personne, je crois, n’a jamais soulignées. Tout le monde écrit : ces femmes sont des victimes. C’est vrai mais elles sont aussi des bourreaux. Mes bourreaux.

Personne ne s’est posé la question de savoir comment on appelle un régime, une société dans lesquels nous sommes observés, nous sommes vus, nous sommes regardés sans pouvoir voir en retour, observer en retour, regarder en retour.

J’appelle démocratie un système dans lequel personne ne saurait me voir sans que je puisse le voir moi aussi. Si je suis vu, je dois voir celui ou celle qui me voit. Si je donne mon visage à l’autre, si je lui cède, si je lui concède, si je lui prête ce visage qui est le mien, il doit simultanément me tendre le sien, me rendre le sien, m’offrir le sien. Cette réciprocité des visages, qu’on appelle l’Autre, n’est pas respectée quand l’autre, caché derrière le mur d’une burqa, refuse de donner la même chose que moi.

Ce qu’on appelle l’Autre n’est pas un corps posé en face de moi, avec sa masse et son hétérogénéité, avec son abstraction et sa présence qui pèse mais, au contraire, un mouvement contraire à l’inertie qui est un mouvement d’allégeance vers son visage. L’Autre est celui avec lequel il y a échange de visages.

Une caméra qui m’espionne n’a pas de visage humain. Un espion qui me scrute n’est que le simulacre d’un visage d’État : et les États n’ont pas de visage. Celui qui refuse de m’octroyer son visage quelques minutes, quelques secondes, me prive d’un don qui est privation de mes droits et violation de mon intimité. Je suis exposé sans pouvoir me défendre. Sans pouvoir répondre. Je suis violé dans mon mouvement vers l’autre. Je suis privé de ce mouvement et c’est ce mouvement que j’appelle vivre libre.

La liberté c’est de regarder le visage de celui qui regarde mon visage. Et non pas de sentir le poids oppressant de deux yeux-caméras derrière la façade machinale, aveugle, sourde, et informe d’une burqa qui enregistre mes faits et gestes et me les vole.

En dictature, on est coupable de ses idées : me voilà coupable de mes gestes, orphelin et seul dans ma relation à un autre qui se refuse, se rétracte, se cache et se retranche. Je suis en permanence filmé par des yeux.

Dans le métro, je suis filmé par les caméras de vidéo-surveillance et, en même temps, par des femmes qui m’épient malgré elles. Je suis pris au piège d’un regard qui m’exclut et me paralyse dans ma propre paranoïa. Les femmes à burqa m’enferment dans moi-même : or, la liberté consiste à faire sans cesse un tour en dehors de moi pour visiter ceux qui m’accompagnent dans mon espace et dans mon temps.

L’espace et le temps démocratiques se partagent. L’espace et le temps républicains s’échangent. Si tout le monde portait une burqa nous entrerions dans un enfer de soupçon et de suspicion, d’espionnage et de scrutage. Un bal masqué sans bal où tous les masques ne font qu’un, donnent à l’être humain le visage informe et générique de fantômes noirs et méfiants, de silhouettes inquiétantes et diffuses : le flou est inacceptable, la brume est toujours fascisante.

Il y a un fascisme du flou. Aucune terreur ne saurait se passer de brouillard : on veut nous dissimuler des traits humains pour nous offrir à la place le costume de l’incertitude et du doute. Le visage humain cède la place à l’inhumaine figure d’un drap qui respire la mort. Ce ne sont pas seulement des femmes qui se cachent, ce sont des cachettes qui empruntent le corps de certaines femmes. C’est le terrorisme qui se déguise en femme et non pas de femmes qui se déguisent en terroristes.

La religion habite l’incertitude ; la croyance, toujours noble, a besoin du doute pour se fonder. Mais ici ce n’est pas la croyance qui se fonde sur le doute, c’est le doute qui devient la croyance absolue, la référence unique. Il y a terreur dès lors qu’on efface les visages. Pas seulement quand on fait disparaître le visage des victimes, mais quand on occulte le visage des bourreaux.

Je veux pouvoir être vu si je peux voir à mon tour. Je veux pouvoir ne pas être vu si je ne peux voir à mon tour. Si l’autre me dévisage, autrement dit, me dé-visage, c’est bien qu’il s’approprie mon visage pour le faire sien, lui faire vivre des choses imaginaires, greffer sur lui des peurs, du désir, des fantasmes : il voyage avec mon visage, il voyage dans mon visage, il voyage par mon visage. Mon visage lui est une aventure.

En retour, en échange, en récompense, en contrepartie, je n’ai rien. Je suis privé de perspectives. Mon visage est happé par ces femmes à burqa qui le dévorent et ne me renvoient rien. Je me récupère en miettes. Je ne suis plus en République. Je suis dans le noir. Je suis seul. Il faut que je ré-envisage la situation. Que je me redonne une figure. Je regarde ailleurs : je cherche un nez, une bouche à qui parler, des oreilles qui m’écouteront. Je cherche de l’humain au milieu des yeux qui m’ont déchiqueté comme des chiens.

Ces femmes sont des victimes, je le sais, mais elles me font autant de peine qu’elles me font de mal. Elles me font autant pitié que je les trouve sans pitié. On connaissait les victimes se transformant en bourreaux, les bourreaux jouant les victimes ; voici une famille inédite : celle des victimes-bourreaux.

Bookmark and Share

40 commentaires sur «  Contre la burqa »

  1. Amstramgram dit :

    IntĂ©ressant cet angle de vue sur la burqa, c’est un peu comme si je mettais un beau costume trois pièces et que je m’asseyais sur une plage au beau milieu de naturistes nquand on sait que mĂŞme avec un maillot de bain il parait que l’on est “mal vu” hĂ©hĂ©hĂ©….

  2. Gabriel Rey dit :

    Je n’ai jamais lu de telles choses fausses, dangereuses, pleines d’amalgames incroyables cachĂ©es derrière une belle expression mais qui n’en demeure pas moins terriblement choquante et irrespectueuse. C’est vraiment terrible. Je vais, moi aussi, ne pas en Ă©crire d’avantage car un tel dĂ©bat n’en vaut absolument pas la peine. Je vous fais pleinement confiance pour trouver une belle rĂ©ponse rabaissante et d’un ton supĂ©rieur indigeste. Je m’en rĂ©jouis car je ne peux considĂ©rer quelqu’un qui se prĂ©tend cultivĂ© en Ă©tant capable te telles analyses. Ecrivez des romans plutĂ´t et laissez ces sujets Ă  ceux qui en savent quelque chose.
    Rey Gabriel

    • solanar dit :

      Essayons de voir les rĂ©actions de chacun si on allait les rencontrer, vivre avec eux dans le travail ou la vie courante avec une cagoule sur la tĂŞte…
      Comment avoir confiance en quelqu’un qui se cache a nous?
      Et aussi quelle est la raison pour laquelle elle se cache ou la raison qui fait qu’elle doit se cacher?
      A part de la mĂ©fiance “a priori” et un doute sur l’honnĂŞte intellectuelle ou matĂ©rielle de ceux qu’elle rencontre, je ne vois guère
      Quelqu’un qui se cache de moi est quelqu’un qui me prend a priori pour un “mĂ©chant” chacun fait ce qu’il veut mais je ne rĂ©pondrai jamais a une demande faite par quelqu’un qui se cache
      Sauf en cas de danger indiscutable évidement
      Maintenant chacun fait comme il veut mais chacun doit assumer les consĂ©quences de ce qu’il fait ou de comment il se prĂ©sente
      Dans une Ă©glise, on se dĂ©couvre(pour les hommes) et on se couvre la tète (pour les femmes) dans une mosquĂ©e on enlève ses chaussures… si on ne veut pas on ne va pas dans ces Ă©difices… c’est quand mĂŞme simple

  3. paul dit :

    SacrĂ© M. Moix, jolie manière d’Ă©viter de rĂ©pondre aux propos “dangereux” johnnieboy.

    Malgré que je ne partage pas dutout voter point de vue, je pourais éventuellement le comprendre dans une situation précise, unique et franchement utopique. Jamais vous ne serez agressé de toute part par une nouvelle horde de femmes en burqa.
    Si la communautĂ© musulman se lève contre cette interdiction, ce n’est pas parceque chaque femme dĂ©sir du plus profond de sa foie
    porter la Burqa. C’est simplement un Ă©lan de solidaritĂ© qui vise Ă  dĂ©fendre une certaine libertĂ© de culte et une minoritĂ© de personnes voulant vivre leur religion comme ils l’entendent.

    Si le vrai problème pour la france opposĂ©e a la burqa c’est la peur de l’extremisme musulman, il me paraĂ®t Ă©vident que cette interdiction ne fera qu’Ă©nerver ceux qu’il ne faut pas et enfoncer plus bas ceux dont les illusions sur leur pays sont dĂ©ja balayĂ©es depuis longtemps.

    Ce joli pamphlet, n’est qu’un ressentiment personnel qui n’apporte aucun Ă©lĂ©ments de reflexion Ă  ce problème, Ă  savoir:
    la Burqa est-elle dangereuse … Au mĂŞme titre que les minarets en Suisse ?

    La France a saluĂ© la dĂ©cision du peuple Suisse. C’est une barrière que les pays EuropĂ©en sont entrain d’Ă©riger petit Ă  petit. Une barrière fondĂ©e sur de la crainte et des amalgames regrettables. Malheureusement ces remparts enfermes avec vous “l’ennemi” tellement craint. La France ne peut pas se dĂ©faire de son passĂ© ni de sa population musulmane. ComposĂ© avec son histoire semble ĂŞtre un art un non pas une science aux vues des difficultĂ©s auxquelles font face les autoritĂ©s.

    Les plus grand, dès le 16ème, avaient su noter l’importance de la notion d’adaptation pour maintenir un système en place.
    Vouloir s’imposer Ă  ce point dans la vie privĂ©e ne peut qu’engendrer des rĂ©actions que l’histoire nous a dĂ©jĂ  enseignĂ©es.

    Tout est une question de temps.

    A plus

  4. Johnnieboy dit :

    Tout ça, c’est tres bien, c’est “littĂ©raire”, ça aurait mĂŞme presque du style mais ce n’est pas sĂ©rieux.
    Lorsqu’il s’agit de politique, de voter des lois pour restreindre la libertĂ© de certains individus, on ne peut se contenter de baser l’action publique sur des termes interprĂ©tĂ©s n’importe comment par le premier venu.
    Il est d’ailleurs assez paradoxal de vous voir vous plaindre des camĂ©ras (a juste titre) tout en voulant une transparence totale que vous appelez, dans un Ă©lan de bĂŞtise ou de mauvaise foi, dĂ©mocratie.
    Ne vous rendez-vous pas compte que vos fantasmes parano menent tout droit au Panopticon de Bentham appliquée a la société ?

    • Yann Moix dit :

      Cher anonyme,
      Surveillez votre intelligence : elle me semble beaucoup plus dangereuse que ma bĂŞtise. Je vous aurais bien rĂ©pondu plus longuement, mais j’ai pour principe d’ĂŞtre limitĂ© dans mon temps quand mon interlocuteur est limitĂ© dans son esprit.
      Yann Moix

Ecrire un commentaire

La RDJ en librairie
Un projet de film russe
Emmanuel Carrère
Appelons notre héroïne Macha. Disons qu’elle est née en 1978, dans une ville de garnison de l’Altaï ou du Kazakhstan. Famille de militaires, le père sert dans les forces spéciales. Dans la dernière décennie de l’Union soviétique, il combat en Afghanistan, infiltre des bandes armées dans les montagnes tadjiks, plus tard il fera la première guerre de Tchétchénie.
d.r. publication en ligne : La RDJ
Se procurer La RDJ
Du mĂŞme auteur

Rebondir
Derniers articles

IMEC
Les partenaires de La RDJ
IMEC Editions Grasset Purple
Guernica Index On Censorship
Purple Purple
Purple Pylône magazine