Une malédiction littéraire

Salman Rushdie

Nous vivons à l’âge des explications et nous nous comprenons un peu plus mal chaque jour. Ouvrez le journal, allumez la radio ou la télévision, et vous voilà noyé sous le verbiage d’une multitude de spécialistes qui vous disent ce que vous devez penser sur ce que vous pensiez connaître. La science donne dix explications à la minute tandis que la religion estime avoir tout expliqué une bonne fois pour toutes. Les jours passent tandis qu’en bruit de fond les puissants dissertent sur leurs erreurs, leurs distorsions et leurs mensonges. « Les professeurs de réalité », pour reprendre l’expression de Saul Bellow, sont partout ; l’enseignement de la réalité est peut-être l’industrie la plus florissante de notre époque. Les librairies sont remplies d’ouvrages documentaires parce que nous avons perdu la foi dans nos rêves : nous croyons que seuls les faits sont porteurs de vérité, or ce sont les livres de fiction qui sont encore les plus populaires, la plupart d’entre eux bourrés d’inepties. Dans nos vies privées, nous payons des fortunes pour nous asseoir en face d’hommes et de femmes « sages », nous cherchons des explications pour nos faiblesses, notre agitation intérieure, notre chagrin.

Mais nous ne payons personne pour nous aider à comprendre nos joies. Celles-là nous pouvons les expliquer ; ou plutôt nous savons que le bonheur n’a pas besoin d’explications. C’est la détresse qui exige un confesseur.

La relation entre les œuvres d’art et leurs exégètes a toujours été des plus ambiguë. On a dit qu’à un grand écrivain il fallait un grand critique et il y a des exemples – je pense à William Faulkner et Malcolm Cowley – où la contribution du commentateur à l’œuvre commentée s’est révélée primordiale. Et que serait le surréalisme sans André Breton ? Cependant quelque chose dans l’acte de créer résiste à l’explication, quelque chose dans le caractère des artistes créateurs leur fait craindre des explications trop poussées. Il y a quelques années, je me suis rendu à un séminaire de littérature en Allemagne où un groupe d’auteurs anglais, dont Ian McEwan, James Fenton et Caryl Phillips, choquèrent un public d’éminents érudits européens en affirmant que le travail de recherche effectué sur leurs œuvres ne leur était d’aucune utilité et d’aucun intérêt.

À l’époque je me suis demandé si nous, les écrivains, disions la vérité ou s’il s’agissait d’une attitude défensive. Aujourd’hui je vous avouerai qu’être commenté à n’en plus finir plutôt que simplement lu avec plaisir – du moins je l’espère – me met de plus en plus mal à l’aise.

Comme de nombreux écrivains, mon désir est d’offrir une histoire qui engage les autres à dialoguer avec elle, de rester dans l’ombre tandis que mon livre est dans la lumière. Mais aujourd’hui, s’il veut publier, un écrivain est sommé d’être le commentateur en chef de son œuvre. Chaque écrivain, par les temps qui courent, en vient à craindre le son de sa propre voix répétant inlassablement ses explications à différents journalistes, dans différents pays. Le résultat, si le processus se prolonge suffisamment longtemps, est qu’on devient étranger à sa propre création.

En ce qui me concerne, cette propension à fuir les explications a été grandement renforcée par l’étrange tapage qui a suivi la publication des Versets sataniques. Aucun auteur, il me semble, n’a été ainsi mis en demeure de défendre son livre, en donnant autant de détails, face à des attitudes souvent rigides et hostiles fondées sur une totale ignorance, ou la lecture de quelques passages (soigneusement sélectionnés et décontextualisés pour faire naître un « sens » qui n’avait aucun rapport avec celui du livre pris dans son entier), ou une interprétation intentionnellement biaisée, ou une lecture à travers le miroir déformant de préjugés sur la religion, ses « vérités » et prétendus privilèges, sur la « culture », ce mot si souvent malmené et si « sensible », et naturellement sur moi. Dans l’esprit de nombreux lecteurs – et pas seulement des lecteurs musulmans – ces présupposés et ces préjugés firent du livre, et de son auteur, des entités totalement indignes d’une étude sérieuse. Il n’était pas nécessaire de lire Les Versets sataniques pour vous faire une opinion puisque le concert des explications courroucées partout disponibles vous assurait que cela ne valait pas la peine. « À quoi bon marcher dans le caniveau pour savoir ce qu’il y a dedans », déclara un de ces critiques non lecteurs. Il n’était pas non plus nécessaire de s’inquiéter de l’auteur puisque les mêmes voix assourdissantes – et là encore il ne s’agissait en aucun cas de voix uniquement musulmanes – vous disaient combien cet auteur était une personne déplaisante.

Pour lutter contre cette attaque, il m’a été infligé de répéter des centaines de fois sur quoi, d’après moi, portait mon livre, et d’expli quer pourquoi je l’avais écrit de cette façon et pas d’une autre, moins contestable ; d’expliquer, tout compte fait, pourquoi je m’étais cru obligé de l’écrire, alors qu’en m’abstenant cela aurait été tellement plus simple pour tout le monde. Et j’ai souvent eu le sentiment d’être mis en demeure de fournir une exégèse de « Salman Rushdie » dans la foulée. Au lieu de discuter les thèmes, les idées, les personnages, les sentiments, la langue, la forme et le ton, je devais justifier mon droit d’écrire. « Il l’a fait exprès », disaient les gens. « Il savait ce qu’il faisait. » Le contenu du ce n’intéressait personne et ce qui l’avait inspiré, pas davantage. J’étais donc obligé de donner des éclaircissements ad libitum. Cela n’avait rien de plaisant. Je ne pouvais pas m’y soustraire.

Des circonstances extraordinaires m’ont mis dans l’obligation de faire ce qu’à mon avis aucun écrivain ne devrait accepter : essayer d’imposer au monde ma propre lecture de mon travail, prescrire ses significations, énoncer clairement mes intentions pour chaque paragraphe contesté, chaque image controversée ; tenter de prouver que l’ouvrage était correct, justifiable, légitime, moral, et peut-être bon, qui sait, face à une attaque planétaire qui insistait pour le trouver incorrect, injustifiable, illégitime, immoral et mauvais. J’ai toujours pensé, et je le pense encore, qu’une des grandes joies de la littérature est de laisser le lecteur compléter le livre – chaque lecture d’un texte doit être différente grâce à ce que le lecteur apporte à l’aventure. Et pourtant c’est moi, article après article, interview après interview, qui ai essayé de sauver mon roman de ses détracteurs en disant, en substance : « Ce passage signifie ceci » et « Cette partie-là doit être lue de telle façon. »

Même aujourd’hui, vingt-cinq ans après avoir commencé à écrire Les Versets sataniques, on me demande encore des comptes sur ce qui a motivé, jour après jour, la rédaction de ce texte. La vraie réponse – « je ne m’en souviens pas » – est bien sûr jugée insatisfaisante. J’ai donc mis au point mes petites réponses qui satisfont certains interrogateurs – les autres étant par définition incomblables – mais cela provoque chez moi un trouble croissant. Moi aussi je suis devenu un professeur de réalité. Avec quelle docilité je tombe dans le piège d’expliquer mes personnages, mes motivations ; et avec quelle ardeur je parle d’idées et de controverses, d’attaques et de défenses ! Quel livre, quelle œuvre, pourrait retenir la moindre aura de mystère quand son auteur projette une telle lumière sur ses origines, ses significations et ses recoins les plus sombres ? Cet auteur intarissable ne va-t-il pas se taire et laisser parler ses livres ?

Eh bien le temps est peut-être venu. Maintenant que la tempête s’est calmée, peut-être Les Versets sataniques va-t-il enfin connaître la vie ordinaire d’un livre, cette vie qui lui a été si longtemps refusée. Peut-être les gens pourront-ils enfin le lire comme un livre et alors, j’en suis sûr, certains le haïront, d’autres ne l’apprécieront guère, d’autres encore lui seront indifférents, et puis il y aura ceux qui l’aimeront un peu, beaucoup, passionnément. C’est ainsi que vivent les livres dans le monde, et si mon livre parvient enfin à vivre tranquillement la sienne, il n’aura pas été inutile de se battre.

© Salman Rushdie, July 2009

(Traduit de l’anglais par Hélène Prouteau)


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6 commentaires sur «  Une malédiction littéraire »

  1. Michka dit :

    Monsieur Rushdie,
    Je lis et relis vos livres.
    Je vous admire.
    Continuez.

  2. Pôle en Ski dit :

    Je ne commenterais donc pas votre article et vous dirais plus simplement que j’ai pris du plaisir à vous lire.

    Cependant le débat sur la critique est récurrent tant dans la littérature, dans l’art que dans le cinema ou la gastronomie… la littérature est assez riche dans ce domaine pour que chacun ait son opinion.

  3. lila dit :

    Bonjour Salman Rushdie,

    Continuez de nous fasciner avec vos écrits. Vous n’avez plus besoin de vous justifier : l’Histoire vous a donné raison. Comme souvent d’ailleurs avec les grands écrivains. Et c’est de la subversion que naissent les grandes idées.

    Je suis de tout coeur avec vous.

    lila

  4. Marhoum dit :

    L’imam khomeiny aurait dû faire une belle carrière d’agent littéraire, maintenant qu’il est parti, le pauvre Rushdie ne sait plus quoi “sataniser” à part venir faire la manche ici, pour fourguer son livre et Bernard-Henri Levy étant occupé pour border Polanski dans son châlet. Tout fout le camp!

    • Pôle en Ski dit :

      Quelle subtilité dans l’analyse, je suis stupéfait devant tant de claivoyance et de finesse d’esprit. Impressionnant !

      Avez-vous lu le livre dont vous parlez ?… Parce que lire un livre (ou voir un film…) avant de le critiquer est toujours plus sain.

      A l’époque j’avais acheté et lu “Les Versets Sataniques”… et vous ?

  5. Marhoum dit :

    “Les Versets sataniques va-t-il enfin connaître la vie ordinaire d’un livre, cette vie qui lui a été si longtemps refusée. Peut-être les gens pourront-ils enfin le lire comme un livre et alors, j’en suis sûr, certains le haïront, d’autres ne l’apprécieront guère, d’autres encore lui seront indifférents, et puis il y aura ceux qui l’aimeront un peu, beaucoup, passionnément. C’est ainsi que vivent les livres dans le monde, et si mon livre parvient enfin à vivre tranquillement la sienne, il n’aura pas été inutile de se battre.” Salman Rushdie

    Pauvre Diabe!

    Cher M. Rushdie avec tout le respect que je vous dois, je préfère franchement lire “les Pieds Nickelés” que votre livre. Vous devrez remercier les Mollahs de Téhéran et M. Khomeiny de vous avoir fait une sacrée promotion. Sans eux vous seriez encore l’obscur écrivain que vous étiez. C’est pitoyable, d’en être rendu là, aujourd’hui, qu’ils ont tombé la “Fatwa”, à venir faire votre promo à “la Règle du Jeu” au lieu de la faire sur “Ebay”. Votre livre a mal vieilli et… vous aussi.

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